C’était l’année de la canicule — la fameuse. Cet été-là, les vacanciers apprenaient que les petits vieux pouvaient devenir aussi secs que des fruits secs ; enfermés dans des boîtes H.L.M., surtout ! Rabougries, les mamies…
La France bouillait, le pays était malade. Oh ! depuis longtemps déjà !… « Trop gâtés ! Vous êtes tous trop gâtés, ici ! », c’est Marco qui avait raison… Le mercure en crête n’était qu’un symptôme, une manifestation clinique. Un thermomètre dans le baba, l’hexagone prenait sa température toutes les heures. De Brest à Menton, le diagnostic était invariable : une bonne fièvre gâteuse ! « C’est grave, docteur ? — Non, pensez-vous ! Ce n’est rien qu’une petite crise… ça va passer ! — Mais, si ça passait pas ? hein docteur, dites… qu’est ce qu’on peut faire ? »
Rien, justement. On ne pouvait rien faire qu’attendre.
Les médias traquaient avec inquiétude les variations barométriques. Tout le pays gaulois perlait d’une arrogance salée (« Trop gâtés… ») ; dans les fermes, naturellement, les coqs canaient la crête rabattue. La patrie suait ; ses ardents défenseurs aussi ; ses villes, ses campagnes, ses administrations. Partout on suait.
Nous, avec Angélique, c’est à Vitry qu’on suait — on habitait encore la banlieue à l’époque. Enfin, surtout elle ; moi… elle m’hébergeait gentiment.
Il faut dire que je sortais d’une histoire compliquée, je ne possédais plus grand-chose : appartement… caution… meubles… envolé tout ça ! La fin d’une romance tortueuse m’avait jeté dans le dénuement le plus total ! (Dénouement des plus banals, certainement.) Chapardeuse tristesse : elle m’avait tout pris ; jusqu’à la peur même de me replonger la tête la première dans une nouvelle idylle. Drôle de larcin…
Je m’étais promis, pourtant : Après ça, tu te planques ! Tu fais le mort ! Tu laisses couler !… Laisse couler… tu parles ! Couler les larmes, oui ! En piscine, encore ! C’est que la résolution était ferme, très ferme, je m’en souviens ! Un célibat obstiné me semblait formidable, salvateur, promesse de lendemains heureux. Libre coureur, séducteur incorrigible, voilà ce que je rêvais d’être !… Cochon, queutard, comme les copains ! Mais non, rien n’y faisait ; le costume était trop grand ; je ne parvenais pas à gonfler mes jours de solitude enjouée. Je jouais vraiment très mal dans cette comédie des paumés épanouis.
Après deux mois de ce régime, je l’ai rencontrée ma belle rousse — bon, c’était une couleur… — mais c’était tellement facile, évident. On s’est plu.
Quand notre premier rendez-vous s’est terminé, on s’est embrassés.
Quand notre deuxième rendez-vous s’est terminé, on s’est tripotés.
Après le troisième rendez-vous… les voisins ont commencé à gueuler.
Cela dit, je comprends parfaitement : les murs, dans la résidence, c’était pas le fort de Besançon… plutôt la maison Phénix… Alors que nos assauts, eux, ils avaient un petit côté Vauban, violemment suranné : et que je te pilonne la demi-lune !… Et que je t’encercle le bastion !… Attention ! Courtine en pointe !… Attaque de braquemart !… Sus ! Sus ! Aux abris ! Et quand, aux premiers signes de fatigue, la débandade menaçait les lignes ennemies, on remontait le temps ! Victime d’une experte inquisition, elle avouait tout : les désirs… les tabous… le code de l’immeuble… tout ! Nos ébats moyenâgeux provoquaient de longues plaintes, entrecoupées de râles puissants. Outre les gloussements, le son de cette délicieuse débauche était inquiétant, sans doute ; l’obscurantisme érotique, voilà ce qui nous a foutu dedans !
Au trou de la serrure, cependant, l’oeil vicelard aurait été déçu ; car la cause de ce tintamarre offrait un spectacle bien chaste, en réalité. On se vautrait dans un amour retentissant, certes, mais toujours courtois ! Le fin’amor… Qui l’aurait cru ?
Alors que les stratégies s’affinaient, les coups de butoir asséné par le chauve du troisième contre la porte d’entrée nous dissuadèrent de reconstituer la bataille de Rocroi. En plus des lettres qu’on nous adressait — Madame, veuillez cesser vos ébats nocturnes et bruyants : mon fils ne parvient pas s’endormir ! —, il semblait clair que l’heure de la retraite avait sonné. Le tumulte initial devait s’arrêter là. De toute façon, les effectifs accusaient une fatigue préoccupante ; continuer de la sorte semblait dangereux.
Un matin, tandis que Paris cuisait, quelque part dans cette trêve où l’on apprenait l’autre, mon portable sonna :
— Bonjour, je cherche à joindre Étienne.
Un homme ; fort accent ; voix mûre.
— Oui, c’est moi…
— Voilà, reprit-il, je m’appelle Marco Pollorigida, je suis violoniste. En fait, je vous téléphone de la part de Denis… Denis Sayan… je crois que vous lui donnez des cours… en tout cas, il ne cesse de me vanter vos mérites ! D’habitude, c’est lui qui m’accompagne, mais il doit quitter Paris pendant quelques semaines et on vient de me contacter pour une affaire en or : un duo sur les Bâteaux Mouches. Alors voilà, je cherche un pianiste de toute urgence… Ça vous intéresse ?
— Bien sûr ! C’est pour bientôt ?
— Ah ça, oui ! C’est pour ce soir ! Vous êtes-libre ?
— Eh bien, oui, mais…
— Parfait ! me coupe-t-il, comme on joue à 19 heures, le mieux serait de se retrouver directement là-bas dans l’après-midi pour répéter un peu, disons… à 16 heures. Il y a même une cantine, on pourra manger sur place avant le récital. Appelez-moi lorsque vous serez sur place.
— Très bien… je…
— À tout à l’heure ! conclut-il.
En reposant mon portable, un sérieux doute vint me gratter la nuque, tout de même. (Et cette fournaise qui s’obstinait à nous rôtir…) Le « récital » ? c’est bien ce qu’il avait dit ? Bizarre… ce mot avait déserté mon vocabulaire depuis belle lurette. Mis à part Garnier ou la Salle Pleyel, le pedigree de cet oiseau-là devenait grandement suspect. Il s’agissait sans doute d’un musicien classique ; seulement… que venait-il faire sur une croisière de Seine ? Un récital ?… Il comptait leur jouer quoi ? Du baroque ? Du Poulenc ? On sait bien ce que le public attend dans ce type de lieu… Un récital ? Non ! Et puis, on ne parlait plus comme ça dans le métier. Un récital !… (Et cette chaleur… toujours…) Bon ; le juger hâtivement, de toute façon, ne ferait rien à l’affaire…
Attendons de voir, me suis-je dit.
Depuis le pont de l’Alma, les promeneurs disposaient d’un point de vue imprenable sur l’ensemble de la flotte ; les Bâteaux Mouches, distants de quelques centaines de mètres, s’offraient à la vue des curieux dont les regards indiscrets pénétraient sans pudeur les carapaces transparentes. Sur le plus gros d’entre eux, dans un écrin bercé par le passage régulier des navires, un homme s’agitait. Ses bras augmentés d’un violon et d’un archet remuaient dans tous les sens. D’aussi loin, les détails physiques m’échappaient encore, je ne percevais qu’une gestuelle désordonnée. Son instrument fendait l’air à la façon d’un chef d’orchestre autoritaire dirigeant une œuvre difficile. Les rares serveurs qui passaient près de lui évitaient les coups de baguette de cette symphonie nerveuse. Une mouche dans un bocal… voilà la première impression que me fit Marco Pollorigida !
Parvenu sur le quai, j’arpentai le débarcadère à la recherche du Jean-Sebastien Mouche, bateau aperçu du pont, sur lequel nous avions rendez-vous. On y accédait par une série de coursives tortueuses exposées aux odeurs de mazout. En plus de la chaleur et des relents du fleuve, le cocktail était franchement écoeurant. L’embarquement se faisait par une ultime passerelle branlante qui guidait clients et employés vers une grande baie coulissante. De l’autre côté de la vitre, l’homme que j’avais observé quelques instants plus tôt continuait de gesticuler.
Lorsque j’ouvris le panneau, le son de sa voix et la fraîcheur de l’air conditionné me transpercèrent immédiatement.
— Bon ! Alors ! Mais quoi !… C’est pas possible !… Il est où Castro, hein ? Il est où ?
Le violoniste s’adressait à un Asiatique qui ployait sous les invectives :
— Pas problème, pas problème ! lui répondait-il. Castro venir ! Pas problème ! Vous pas colère…
— Bon ! Alors ! Mais… mais quoi !… Ça fait une heure que vous me répétez la même chose !…
— Va venir Castro ! Va venir !…
Armé de son instrument, l’homme forçait un certain respect. Cheveux blancs, son visage anguleux disparaissait derrière de grosses lunettes. Il avait un maintien précieux, des gestes amples, raffinés. Tout en lui évoquait des façons aristocratiques. Son regard impitoyable augmentait cette sensation de noblesse égarée — l’hypothèse du rejeton issu d’une lignée prestigieuse était loin d’être farfelue !
Dès qu’il me vit, sa colère se transforma instantanément en un torrent d’enthousiasme.
— Ah ! Mais oui ! Mais… c’est vous, bien sûr !
Je crus qu’il allait me culbuter tant il se précipita pour me saluer.
— Bonjour ! Bonjour ! Vous allez bien ? Vous avez trouvé facilement ? C’est facile, hein ! Non ? On prend le pont ! On tourne ! On se gare ! Voilà, on y est ! Ah ! Ah !… C’est facile, vraiment ! Ah ! Mais venez ! Venez ! Mettez-vous à l’aise ! Entrez ! Il fait chaud, hein ? Qu’est-ce qu’il fait chaud ! Heureusement, ici, il y a la clim ! Parce que dehors ! Non, vraiment ! On en peut plus, hein ?…
Il était intarissable. Son flot empêchait toute forme de commentaire : il faisait les questions, les réponses, les explications ! Ponctuellement, je réussissais à glisser un « C’est sûr ! » ou un simple « Oui… », guère plus…
Alors qu’il reprenait son souffle, je parvins à l’interroger :
— Vous avez un accent charmant, vous êtes Italien ?
— Ah ! en fait, c’est compliqué… je suis Argentin, je suis né à Buenos Aires, mais toute la famille de mon père est italienne ! Une grande famille vénitienne ! J’ai les deux cultures, quoi !
Je comprenais un peu mieux : il oscillait entre dictature sud-américaine et aristocratie latine.
— Et vous, s’enquit-il ?
— Eh bien, moi, c’est un peu comme vous, mais du côté de ma mère… Mon grand-père est italien, son père était corse, et…
— Ah ! Italien ! J’en étais sûr ! s’enflamma-t-il aussitôt. Ça, quand je vous ai vu, je me suis dit, c’est sûr, ce garçon, il est italien ! Brun ! Ténébreux ! Élégant ! Pas vraiment suédois, hein ! Pas le genre, non ! Italien ! Ah ! Ah ! J’en étais sûr !… Mais, d’où ça ?
— De Bari, dans les Pouilles.
Il s’assombrit quelque peu.
— Ah… Bari… oui, c’est… c’est dans le Sud…
Incroyable ! Ici aussi, les vieilles dissensions nord-sud demeuraient une source de préjugés ! Même si sa soudaine réserve m’amusait plus qu’autre chose, je ne pus contenir un haussement de sourcils. Il dut éprouver une certaine gêne, car il se rattrapa immédiatement :
— Oui, enfin… c’est bien… c’est bien… Bari c’est… l’Adriatique… c’est… bien…
Le coco était un peu moins disert.
J’enchaînai calmement :
— Je vous ai entendu parler de Castro ou j’ai rêvé ?
— Ah ! Ah ! s’emporta-t-il, mais oui ! Castro ! Bien sûr ! Ça fait une heure que je l’attends ! C’est que la sono sur laquelle nous devons jouer ce soir ne marche pas, vous comprenez ? Elle ne marche pas ! Rien ! Les micros, les enceintes ! Le tout en panne ! Alors, j’attrape un serveur et je lui dis qui je suis, que je dois utiliser la sono ! Enfin ! Quoi ! Ah ! Alors il me dit comme ça « Castro venir !… Pas problème… Castro, lui, technicien !… » donc, moi, je l’attends !… Depuis une heure ! Ah ! Ah !… Et puis, Castro, c’est quoi ? C’est pas un nom, ça ! Ah, vraiment !…
À deux mètres de là, l’Asiatique dont Marco Pollorigida tentait de reproduire l’accent hochait la tête dès qu’il entendait le nom de Castro — je pense que c’était le seul mot qu’il comprenait véritablement dans cette logorrhée.
Tandis que l’artiste reprenait sa complainte, je posai mes affaires et effectuai une rapide visite du bateau. C’était une péniche de croisière, tout ce qu’il y a de plus typique. La salle, en longueur, contenait facilement 200 personnes ; les tables recouvertes de nappes blanches étaient encadrées de chaises rouges, et quelques panneaux marquetés cloisonnaient arbitrairement le restaurant. Bordé de colonnes écaillées, le lieu dégageait un charme désuet. Nostalgie, cuisines, tout flottait ; tout se mêlait en une même fragrance.
Mais le plus étonnant demeurait la scène. Sur une petite estrade, un piano à queue dont on avait scié les pieds s’encastrait entre deux poteaux ! Il surplombait l’escalier menant aux toilettes, de sorte qu’au niveau de la sixième marche, tout le monde pouvait admirer les chaussettes du pianiste… Fruit d’une volonté farouche, les artistes ainsi que leurs instruments occupaient une place stratégique, en dépit des contraintes liées à l’étroitesse du lieu ; dès leur arrivée, les passagers avaient ainsi le sentiment que concert et croisière ne faisaient qu’un.
Marco me rejoignit. Il avait beaucoup à dire, encore.
— Ah !… C’est beau, hein ? Vraiment, ça a de la gueule !… Hein ?… Au fait, il faut que je vous explique quand même… en ce qui concerne le répertoire, c’est un spécial… en fait, vous savez les Bâteaux Mouche, c’est une marque, et le propriétaire… bon, il est mort il y a peu, et sa fille s’est remariée avec un Serbe, du coup, lui, il a hérité et…
Avant qu’il n’ait achevé son explication, trois montagnes d’hommes montèrent à bord. Ils étaient tellement grands qu’ils se déplaçaient la tête penchée pour ne pas toucher le plafond. Le premier s’approcha de nous :
— Musicien ? Bien, bien…
Le type avait un accent yougoslave épouvantable. En me saluant, sa main monstrueuse engloutit la mienne. Sa stature était véritablement impressionnante. Il marmonna, sans les regarder, quelque chose à l’attention des deux autres qui se mirent à ricaner ouvertement — de toute évidence ils se payaient notre tronche… dans leur langue maternelle !
Celui qui semblait être le chef nous apostropha :
— Vous pas jouer musique payante ! Non ! Vous que jouer musique gratuite ! Gratuite ! Compris ? Hein ?… Vous compris ?…
Les propos du géant, pour le moins sibyllins, me laissèrent perplexe ; musique « gratuite », je ne comprenais rien à ce qu’il racontait…
Marco devait être à la coule, car il le rassura immédiatement :
— Oui ! Oui ! L’agence nous a prévenus. Ne vous inquiétez pas ! On connaît la consigne.
Le Yougo dut avoir un doute sur ma faculté à respecter cette mystérieuse consigne, car je fus littéralement cloué par son regard torve.
— Vous, compris… aussi ? grogna-t-il à mon endroit.
Je parvins tout juste à hocher la tête : j’étais à deux doigts de chier dans mon froc ! Là, je lui aurais joué tous les airs gratuits de la Terre, de la polka teutonne aux tarentelles bolognaises ! Il n’avait qu’à demander !
— Par contre, se plaignit Marco d’un ton mielleux, la sono… elle ne marche pas ! Ah… Vraiment, non, rien ! On ne peut pas jouer et puis…
— Castro va venir ! le coupa-t-il.
Sur ce, l’effrayant trio tourna les talons et repartit, la tête penchée. Avant de quitter la péniche, l’homme de queue lança un ordre à l’Asiatique, qui s’aplatit comme si l’empereur de Chine avait daigné s’adresser à lui, simple cloporte.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? interrogeai-je Marco quand nous fûmes enfin seuls.
— Ah… C’est ce que je voulais vous dire tout à l’heure ! Le type qui vient de partir, c’est le nouveau proprio… — Il fait peur ! Hein ! Moi, il me fait peur !… — Ha ! Vraiment ! Dernièrement, la Sacem a débarqué en exigeant la liste de toutes les œuvres qui étaient jouées pendant les croisières. Après calcul, il s’est avéré que la société des Bâteaux devait un fric monstre ! Je crois même qu’ils sont en procès… En attendant, les instructions sont très claires : pas de musique appartenant au domaine privé, on ne peut interpréter que des chansons « publiques », libres de droits, quoi ! Ah ! Vraiment !…
— Que du « domaine public » ? Mais c’est complètement débile ! On ne tiendra jamais toute la soirée, et puis les clients vont nous demander tous les « saucissons » habituels : My Way, La Bohème, et j’en passe ! Et Happy Birthday ? Comment va-t-on faire ? C’est du domaine privé ! Il y a forcément des gens qui viennent fêter leur anniversaire, qu’est-ce qu’on va leur dire, hein ? « Désolé, mais le patron ne veut pas qu’on joue ça ! »
— Pas de panique, j’ai tout prévu ! Avec ce que j’ai apporté comme partitions, on a largement de quoi tenir pendant deux heures. J’ai du classique, du traditionnel, des airs russes, de la musique yankee… Ça devrait aller… En fait, le mieux serait qu’on se mette au travail sans plus tarder. Pour les incontournables, on trouvera une excuse… On improvisera !
Sa capacité d’adaptation forçait un certain respect ; de nouvelles protestations paraissaient inutiles : j’étais prêt à parier qu’il aurait réponse à tout ! La difficile tâche qui nous attendait le laissait tout bonnement de marbre.
À deux mains, j’ai attrapé mon courage et mes partitions, puis je me suis installé au piano.
Le passage répété des autres embarcations générait une très légère houle, de sorte que le tangage, quoiqu’imperceptible, me provoqua immédiatement un début de nausée qui devait s’amplifier au fil des heures. Le phénomène était accentué par l’attention que je portais à la lecture des partitions apportées par Marco ; tandis que mon regard peinait à déchiffrer les chiures de mouche qui maculaient un papier jauni, ma vision périphérique enregistrait un paysage extérieur fluctuant. J’imagine que mon cerveau eut beaucoup de mal à digérer ces informations contradictoires.
La répétition se déroula en trois temps : on décida d’un morceau pour l’accueil des passagers ; un autre pour leur départ ; puis on mit au point le « clou » du spectacle. Il s’agissait d’une chanson russe archiconnue qui commençait lentement, avant d’atteindre progressivement un tempo d’enfer ! Le choix était très bon, et j’appréciai le métier du violoniste. À n’en pas douter, Pollorigida avait intégré — de façon très intelligente — les ressorts susceptibles de provoquer une ovation.
Le reste du répertoire ne fut qu’un remplissage consciencieux et méthodique.
Vers le milieu de notre répétition, le bateau accueillit progressivement son personnel de bord. Serveurs, mécanos, capitaine, tous à cette occasion venaient nous saluer poliment. La diversité était hallucinante : je recensai au moins six nationalités ! C’était un peu United Colors of Beneton…
Dans toute cette galerie, Drago, le chef de rang, offrait sans aucun doute le portrait le plus singulier. Déjà, quel nom ! Drago ! Ça claque, non ? Il avait une tête de prêtre orthodoxe : paupières tombantes, crâne strictement partagé par une raie centrale, tête légèrement inclinée ; il était emprunt de manières obséquieuses. Certains indiscrets m’apprirent qu’il s’agissait d’un vieil ami du patron. Ils avaient, selon eux, participé à diverses affaires plus ou moins louches ; on parlait même de la guerre, Sarajevo, tout ça… J’opposai — comme toujours — une franche circonspection quant à ces rumeurs. Mais quand même, il faut avouer qu’une bande de Serbes réfugiés à Paris pour récupérer un business lucratif… ça fait jaser, forcément !
Pendant qu’on jouait tel ou tel morceau, sa tête, ponctuellement, se redressait en un spasme. Assailli par le doute, il venait alors nous questionner : « Gratuit ? Gratuit ? » Marco, patient non moins que persuasif, le renvoyait avec tact à la proue du navire. Rassuré, il s’absorbait de nouveau dans une messe silencieuse ; les mains jointes à hauteur de la braguette, sa posture m’évoquait un ecclésiastique sur le point de donner sa bénédiction.
Après trois heures de secousses et de concentration, j’avais franchement la gerbe… Le mélange de violon et de langues étrangères me cassait l’oreille interne.
— On en fait une dernière, puis on s’arrête ? proposa Marco.
— Je veux bien ! Je suis claqué !
— La Cucaracha ?
— OK.
À peine, avait-on entamé les premières mesures que Drago se rua sur nous ; il avait sans mal identifié l’air mexicain.
— Cucaracha ! Cucaracha ! cracha-t-il. Musique connue ! Payant ! Payant ! Vous devez jouer musique gratuite !… Que gratuite !…
L’Argentin dut déployer des trésors de diplomatie pour le convaincre que le morceau était bien dans le domaine public. L’autre n’en démordait pas : « Gratuit ! Gratuit ! » qu’il beuglait…
Soudain, en arrière-plan à ce dialogue de sourds, une silhouette se découpa sur le pont. Une espèce de gnome vêtu d’une blouse verte — dans laquelle plongeait une barbe démesurée — se glissait entre les cordages. Au long du bastingage, il enjambait les bittes avec une souplesse impressionnante !
Voyant le troll poilu s’approcher de la baie coulissante, un serveur thaï s’écria :
— Ah, voilà Castro !
L’annonce mit instantanément fin au débat.
Tel un gros matou, le petit homme se glissa entre les cloisons puis se planta à l’entrée du restaurant.
En guise de ventre, soutenue par de courtes pattes, une boule remarquable déformait son habit de travail. Il est vrai que sa barbe broussailleuse et son regard décidé pouvaient engendrer une vague ressemblance avec le Leader Maximo… après réduction tout de même ! C’était un mini Castro, à la rigueur… un Castrounet !
Il leva bien haut sa main droite qui tenait une grosse clé de serrage. Ainsi grandi, il s’exclama :
— Hola compañeros !
Tout l’équipage lui répondit gaiement.
Avisant la table de mixage, il marcha dans notre direction. Quelques grommellements étouffés nous parvenaient « Alors, qu’est-ce qu’elle a encore cette pute !… Salope de console !… Chié !… »
— …jour, fit-il une fois arrivé près de nous.
— Bonjour, lui répondit Marco. Alors, voilà… Ah ! C’est la console… Ah !… Vraiment !… Depuis tout à l’heure on vous attend, et…
— Ah, ouais ! Je sais ! siffla-t-il. C’est encore cette salope ! Là… attends voir que… je… te… ah… la pute… Attends que je t’en mette un coup… je…
Tout en jurant comme un charretier, Castro attaquait la table de mixage avec son outil.
L’Argentin me lança un regard incrédule. Un peu en retrait, le serveur asiatique souriait ; chaque fois que le gnome vert assenait un coup sur le matériel, sa tête se balançait en un mouvement approbateur. « Castro ! murmurait-il, bon… réparer… »
Un mécano qui entreprend de faire fonctionner un appareil de sonorisation à coup de clé anglaise… Je manquai d’éclater de rire ; le tableau était franchement grotesque !
À la suite d’une attaque retentissante, le petit homme se releva.
— Je crois que c’est bon, s’écria-t-il. Vas-y ! Joue ton « bordel » !
Sans masquer une lippe dubitative, Marco frotta son instrument… qui résonna dans toute la péniche ! La sono donnait tout ce qu’elle avait. C’était réparé.
Cette « intervention » terminée, le Leader Maximo tourna les talons pour repartir, en bougonnant, d’où il venait : « Ah !… La salope… elle me fera chier, celle-là !… Jusqu’au bout… merde ! »
Pollorigida continuait de jouer son instrument ; je pense qu’il lui fallait un peu de temps pour accepter le bon fonctionnement du matériel. Ça paraissait tellement impossible… Il ne cessait de vérifier les enceintes.
Enfin convaincu, il lâcha :
— Bon… eh bien, ça marche… Allons manger !
L’endroit où le staff dînait se situait à quai, dans un cube aveugle auquel on accédait par d’autres passerelles, tout aussi tremblantes. Accrochée en hauteur, une télévision ridiculement petite — qui diffusait un match de foot — paraissait être l’unique point de convergence de tous les regards. Dans l’attente d’une action décisive, les fourchettes, à mi-course, hésitaient entre bouche et assiette ; les matelots médusés ménageaient leur digestion.
Je pris un steak, et on s’installa sur les derniers bancs inoccupés, autour d’une toile cirée encore humide d’un récent coup d’éponge. Marco, lui, n’avait rien commandé.
— Vous n’avez pas faim ?
— Eh bien, si, mais… je ne peux pas manger, m’expliqua-t-il, je n’ai jamais pu ! Je crois que c’est le stress ou quelque chose comme ça.
Lancé dans un exercice de mastication particulièrement difficile, je l’écoutai patiemment me raconter son histoire. Il me parla de ses femmes, de sa carrière, de son pays, la dictature et les militaires surtout. L’homme approchait les 65 ans — il ne les faisait vraiment pas ! —, mais se vantait de contenir une énergie débordante ! Ancien « violon » à l’opéra, cet original avait fait le choix d’abandonner un poste avantageux pour se lancer dans une nouvelle vie. Cette bifurcation que beaucoup de ses collègues avaient considérée comme suicidaire lui était apparue comme une planche de salut.
— Tu comprends, m’expliqua-t-il, l’opéra, l’orchestre, tout ça, c’est la mort ! Oui, la mort ! Si tu savais le nombre de types que j’ai vus s’alcooliser pour tenir le choc ! Forcément ! des dizaines de violons, en batterie, comme des poulets, qui se partagent une seule ligne mélodique, ça use ! Ah, c’est sûr, c’est joli à entendre… mais à jouer, qu’est-ce que c’est chiant ! Aucun moyen de briller ! Pas d’échappatoire ! La masse, voilà ! Informe, indistincte !… Non, vraiment !… Ah, je ne regrette rien !… Vous, les pianistes, vous ne connaissez pas ce phénomène !… Vous ne pouvez pas comprendre !… As-tu déjà joué le même morceau avec une douzaine de pianistes autour de toi ? Tout le monde à l’unisson ? Non, évidemment !… Et puis… on les mettrait où, hein ? Ha ! Ha !…
Je comprenais un peu mieux son comportement ; plus particulièrement, son vocabulaire incongru : le « récital » était à n’en pas douter un tic de langage lié à son ancienne vie.
Pour ma part, je lui narrai mon parcours à grands traits. Sa capacité d’écoute demeurait limitée, mais il s’intéressa quand même à mon histoire, mes choix, la façon dont j’avais commencé la musique.
On papota encore peu, puis on retourna sur le bateau pour enfiler un smoking.
Quelques minutes avant que les premiers clients n’arrivent, nous étions en place, prêts à jouer. Les serveurs, surveillés par Drago, procédaient à une ultime vérification. Lui se préparait à l’office, devant la porte. Sa cathédrale flottante accueillerait un nombre important de fidèles dans très peu de temps. Il s’agissait de les recevoir dignement !
Soudain, la passerelle principale s’est mise à résonner sous les pas d’un troupeau de touristes impatients. Les six ou sept nations se sont mises au garde-à-vous, et dans la salle quelqu’un a prévenu : « Ça rentre ! »
Ça rentrait.
Le set d’accueil dura une vingtaine de minutes. Jusqu’à ce que le navire appareille, un florilège d’airs baroques – gratuits ! – remplit la salle ondulante avec délicatesse. Vaguelettes, Vivaldi : les passagers découvraient les joies d’un bercement exempt de toute rudesse. Il faut bien reconnaître que les cœurs les plus arides résistaient difficilement à ce décor… la perspective d’une croisière sur la Seine provoquait immanquablement, je pus le constater, une trêve — provisoire, certes —, mais toujours contenue dans cette portion de temps ondoyant. Sitôt le pont Alexandre III passé, les querelles et les bouteilles de champagne se vidaient dans une euphorie palpable.
Au moment de faire une pause, Marco me proposa de regagner le pont supérieur afin de profiter pleinement de la vue.
Là-haut, c’était tout simplement magnifique. Aux contours des toits et des corniches, l’extrême chaleur produisait un sfumato du plus bel effet ; les monuments se nimbaient d’un mystère vaporeux.
L’Argentin était aussi fasciné que moi par ce spectacle.
— Ça a de la gueule, hein ? dit-il avant que le Pont-Neuf n’éclipse le paysage.
— C’est sûr ! répondis-je. Je crois avoir fait cette croisière quand j’étais enfant, mais j’avais tout oublié ; c’est beau, vraiment ! C’est… émouvant !
— C’est la plus belle, tu sais ! Avec ma femme, ah ! des croisières, si on en a fait !… Je peux t’en parler !… Venise, Bruges, Nord, Sud, c’est beau, oui… cependant, ça n’atteint pas ce niveau-là !… Ça n’égale pas ça !
Pour appuyer son propos, son index, au hasard, pointait un des monuments que nos regards embrassaient.
— Paris, la nuit, reprit-il, c’est magique !… Quand je pense qu’il y a des gens, dans cette ville, qui n’ont jamais, tu m’entends bien, jamais fait cette promenade ! – C’est sans doute les mêmes qui ne sont jamais montés en haut de la tour Eiffel !… – Mais… ah ! Quand même !… C’est le comble, non ? D’avoir autant de beauté à portée de main et de ne pas en profiter ! C’est con, quand même, non ? Ah !… Vraiment !…
« D’ailleurs, il est là votre problème : vous avez tout ici ! Richesse, santé, Histoire, terroir, tout !… Vous avez vraiment tout !… Vous avez trop même !… Vous êtes comblés ! gavés ! gâtés !… Oui, c’est ça : vous êtes trop gâtés !… Nous autres, en Argentine, qu’est-ce qu’on a ? Rien, bien sûr ! Chômage, misère, dictature ! Le plus pauvre sous-couillon de Français est dix fois plus riche que n’importe quel péteux de chez moi ! Ah !… Vraiment !… Alors, forcément, quand on a tout, qu’est-ce qu’on fait ? On se plaint, bien sûr ! De tout, de rien !… Trop froid en hiver, trop chaud en été ! Tout !… Ça ne va jamais !…
La pertinence sociologique de mon interlocuteur ne gâchait en rien ma contemplation ; l’imminence d’une nuit insolente, oublieuse de sa fraîcheur, animait les berges d’une foule bigarrée. D’un geste mou, nous rendions ponctuellement leurs saluts aux promeneurs indolents, sans nous soustraire à la rêverie, toutefois.
On quitta à regret la brise apaisante pour entamer le second set.
Avant de m’installer derrière mon instrument, un jeune serveur avec qui je n’avais pas encore discuté m’aborda :
— Gaffe, là-haut !… Milosevic vous surveille !
Je le fixai, intrigué, sans ouvrir la bouche.
— Quand vous êtes sur le pont, reprit-il, là-haut, et bien, Milosevic — moi c’est comme ça que je l’appelle, le Serbe —, lui, il vous observe…
— Il nous observe ?
— Bien sûr !… Du quai, avec des jumelles !… Il a déjà lourdé deux types qui lambinaient sur une coursive !
— Attends, tu déconnes, là ?
— Pas du tout ! se défendit-il. Moi je te dis que le boss nous surveille tous dès que la péniche passe près du débarcadère ! Oh, il fait ça de loin… en fourbe… ce serait trop facile, sinon ! Avec de bonnes jumelles, on voit tout, crois-moi !
— Et… tout le monde est au courant ?
— Évidemment ! Si tu en veux la preuve, tu n’as qu’à regarder l’attitude des serveurs dès qu’on passe le pont Royal. Tu verras, on sent que tout le monde se détend… Au retour, c’est exactement le contraire !… Observe-les bien ! Quand le Jean-Sebastien Mouche approche du pont de l’Alma, tout le personnel se raidit… comme si la péniche se fichait un balai dans le cul !… Tu verras, c’est assez flagrant…
Drago regardait dans notre direction. La pause un peu trop longue du serveur avait attiré son attention.
— Mais il y a pire, continua-t-il plus bas. Lorsqu’il a du temps, il ne se contente pas d’attendre que les bateaux reviennent… Il se positionne sur un autre pont ! Parmi la foule, toujours avec ses jumelles, il cherche à nous prendre en défaut, là où on ne l’attend pas ! Heureusement pour nous, un touriste de deux mètres qui scrute les péniches ça ne passe pas inaperçu, même de loin ! C’est un coup à prendre, entre deux assiettes on jette un œil !
Drago commençait à montrer des signes d’impatience.
— Incroyable, fis-je atterré, et personne n’a jamais protesté ?
— Tu plaisantes ! On a trop peur ! Tu crois que Milosevic va se déplacer au Conseil de prud’hommes ? Faut être naïf !… Il réglerait ça « à la serbe » ! Garanti !
« D’ailleurs, les deux gars dont je t’ai parlé, qui fumaient une clope sur la coursive… figure-toi qu’on ne les a jamais revus ! Ils sont “partis”, comme ça ! Sans solde, sans vider leur placard ! C’est quand même louche, non ?
Drago se dirigeait vers nous, maintenant.
— Tu vois le petit black, là-bas, ajouta-t-il, celui qui boite…
— Oui…
— Eh bien, on raconte qu’avant il ne boitait pas du tout ! Il marchait comme toi et moi… Seulement, il voulait une augmentation… alors un jour, il est allé trouver le patron… et… il paraît qu’avec ses sbires, ils l’ont tenu, et son genou, ben…
— Et alors ! le coupa Drago. Travail ! Travail !
Les bras croisés, le chef de salle me lança un regard réprobateur – il attendait que le gars retourne besogner. Clairement, je perturbai le bon déroulement du service ; encore un peu et la brigade me tomberait dessus !
Cette histoire de surveillance ponctuée de manières mafieuses me plongeait dans le doute. Le récit contenait probablement une part de vérité, cependant l’imagination du serveur me semblait par trop débordante. Briser des rotules ? En plein Paris ?… Pour une banale augmentation ? Ça sentait la légende à plein nez !
À mes côtés, le violoniste avait suivi une partie de la conversation.
— Il a de l’imagination, le gars ! m’amusai-je.
Il portait un soin méticuleux à l’accord de son instrument ; je crus qu’il m’avait oublié.
— Tu sais, répondit-il gravement, quand on a vu ce que j’ai vu à Buenos Aires… les menaces, la torture, les manifestations – d’étudiants ! – réprimées dans le sang… plus rien n’est comme avant ! Ah… Vraiment !…
Il réprima un frisson, comme s’il désirait chasser un souvenir douloureux.
— Non, continua-t-il, le mec fabule peut-être, je ne sais pas… ou alors… il dit vrai ! C’est tout à fait possible !…
Je tentai le cynisme pour détendre l’atmosphère :
— On va devoir réclamer une prime de risque, alors !
— Ah !… Vraiment !… Oui, elle est bonne, celle-là !… Une prime de risque !…
Rire nous faisait du bien.
Alors qu’on choisissait le morceau de reprise, passablement détendus, le serveur asiatique passa près de nous. Sur un plateau argenté, il transportait un gâteau au chocolat.
— Anniversaire, table 12 ! ordonna-t-il.
Son visage rond trahissait un certain empressement.
— Mais, on ne peut pas, protesta Marco, on nous a interdit de jouer Joyeux anniversaire… Désolé…
L’autre n’entendait pas les justifications du violoniste.
— Table 12, anniversaire ! s’obstinait-il. Jouer ! Jouer ! Russes ! Beaucoup argent !… Russes !
De sa main libre, tout en nous parlant, il se frottait le pouce et l’index. Le message était sans ambiguïté : cette table-là avait le vin gai et le portefeuille gros !
Marco lâcha un juron :
— Ah, merde ! Des russkof ! On va passer à côté d’un sacré pourboire !
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? dis-je calmement, on ne peut pas leur jouer du « domaine privé », c’est tout… Surtout avec Drago qui nous espionne !…
Sans le savoir, j’avais provoqué un déclic. Prenant un air de conspirateur, il me chuchota :
— Sauf s’il n’entend pas ce qu’on joue…
Il me fit un clin d’oeil.
— Anniversaire ! s’impatientait l’Asiatique.
— Oui ! Bon ! Ça va ! On a compris ! Deux minutes !… Écoute, me dit-il, quand je te ferai signe, tu couperas mon violon dans les enceintes, et tu détourneras l’attention de Drago. D’accord ?
Avant que je ne puisse émettre la moindre objection, il avait déjà pris le chemin de la table 12, guidé par le serveur.
Très vite, ils rejoignirent les clients ; Marco contourna les chaises et se planta à côté d’une dame. En plus d’un couple d’obèses, quatre autres personnes étaient attablées. L’arrivée du musicien provoqua un certain émoi, et le plus gros de la bande affichait un air satisfait.
Marco me fit un signe de tête discret — Drago n’avait pas remarqué notre manège…
Je coupe rapidement la tranche du violon, puis je l’appelle :
— Monsieur Drago, s’il vous plaît ?
Abandonnant sa prêtrise, le surveillant s’approche d’un pas nerveux.
— Oui ?…
— Voilà, dis-je en bredouillant, j’ai un doute : j’ignore si les clients du fond nous entendent correctement. Certaines personnes se plaignent de ne pas profiter de la musique. Pourriez-vous vérifier si tout fonctionne, là-bas ? (J’indiquais la direction opposée au « gâteau »…)
Après une brève hésitation, il part sans trop rechigner s’acquitter de sa mission.
Dès que le champ est libre, Marco se met à jouer. Avec un toucher d’une impressionnante sensibilité, il interprète l’air de Joyeux anniversaire comme s’il s’agit d’un authentique concerto. Ses contorsions, au hasard d’un arpège, approchent les cordes de son instrument à quelques centimètres seulement de la grosse Russe. Les cris de contentement du mari couvrent en partie le son du violon. « Da ! Da ! » qu’il braille fortissimo… Le maestro s’est lancé dans une interprétation tout en nuances, romantique, et la profonde gravité qui se dégage de son être lui vaut une attention soutenue. (Ah, ça ! Il savait y faire !…) Dernières notes ; puis c’est le triomphe, mérité.
Alerté par les applaudissements, Drago se précipite vers la source de cette joie suspecte, bien trop sonore… mais c’est trop tard ! Le virtuose a eu le temps d’empocher un gros billet et de me rejoindre sur l’estrade.
J’ai rouvert sa tranche ; on a fini tranquillement la deuxième partie.
On remonta une dernière fois admirer Paris by night. Par moments, tandis que le navire frôlait les berges, la douce voix de Castro — qui répondait aux invectives de quelques crétins alanguis — déchirait la nuit : « Va donc, eh ! Double con ! Sous-singe ! Attends que je descende, on va voir si tu causeras autant !… Chiasse de poule ! » Les potaches déguerpissaient dare-dare, en général, presque certains que ce barbu furieux était capable de se jeter à l’eau pour venir leur botter le cul !
Sur le point de quitter l’espace supérieur, je considérai l’itinéraire que le Mouche devrait encore suivre pour boucler la croisière. La péniche voguait en direction du pont Alexandre III ; presque complètement enveloppées par la nuit, ses dorures seules triomphaient de l’obscure fournaise. Au-dessus du fleuve, brièvement éclairés par les voitures, une poignée de badauds passaient d’une rive à l’autre. À égales distances des quatre Pégases d’or, une ombre plus haute que les autres émergeait de cette masse mouvante. La stature, immobile, attirait le regard. À y bien regarder, on devinait une silhouette dont les coudes encadraient une rondeur chevelue ; comme si des mains se rejoignaient en un porte-voix de fortune, ou tenaient, tout simplement… des jumelles !
Le réel, j’en étais bien conscient, se distordait à l’envi, et le récit du serveur avait tout bonnement excité mon imagination ! Agacé par cette projection fantasmatique, je tentai, en guise de bravade, de demeurer un instant en haut du bateau.
Je dus résister quelques secondes… avant de ma précipiter à l’intérieur, mû par une panique incontrôlable !…
Je descendis le raide escalier, et parcourus la distance qui me séparait de la scène. Le parquet claquait sous mes pas. Pour la première fois de la soirée, la fraîcheur me fit une désagréable sensation ; l’air sec agressait mes sinus, le froid me crispait. (Avais-je seulement remarqué que les statues décorant le restaurant s’arrachaient à l’ébène la plus dure ?) Dans cet écrin transparent, aux angles saillants, le personnel gourmé affectait une préciosité qui m’avait échappé jusque-là. Les gestes se voulaient plus précis ; la démarche était volontaire, cassante, martiale. Sourires tendus, maintiens rigides. Le lieu n’était plus qu’une boîte à outils géante abritant une collection de pinces froides.
J’accrochai le regard du jeune qui m’avait parlé de ce « phénomène » avant de se faire tancer par Drago. D’un air entendu, il haussa les épaules et les sourcils. Je ne t’avais pas menti, traduis-je, tu vois bien qu’ils sont tous raides comme la justice… et morts de peur !
Ayant pris place au piano, j’enfonçai plusieurs fois la pédale de sourdine. Est-ce qu’on peut jouer avec une rotule en plastique ? me demandais-je…
Marco me tira de mes élucubrations :
— Bon, tu es prêt ? fit-il, on attaque… je vais devant !
L’Argentin se planta au milieu de la salle, et entama l’air russe que nous avions répété. En gros, il s’agissait d’une « marche » que l’on jouait en boucle de plus en plus vite. Effet garanti ! C’était un genre de mélodie que l’auditoire connaît sans pouvoir la nommer, un joyau du patrimoine mondial des blaireaux ! Stades ; bateaux ; salles des fêtes : partout on aurait obtenu le même effet. Une rythmique putassière provoquait un battement irrépressible ; la horde largement alcoolisée tapait, qui des mains, qui des pieds, qui du cul sur son siège ! Pollorigida tapait, lui aussi : en résonance avec son pouilleux public, sa chaussure tentait de défoncer le plancher.
Toujours, la propension au panurgisme était édifiante ! Contents… oui, ils étaient contents de produire un caca sonore à l’unisson !… La croisière virait au naufrage musical… mais quelle acclamation ! Quel délire ! Une vraie rock-star le Marco !… C’est pas à l’opéra, entassé dans une fosse d’orchestre parmi ses congénères, qu’il pouvait être applaudi de la sorte… Frustrations, brimades égotiques, boulimie de reconnaissance, tout explosait, ici, sur une péniche ! Atrophiées par le temps, des années d’orgueil contenu se répandaient en un flot dégueulasse ; on pataugeait dedans.
Dans cette inquiétante acmé, une touriste américaine vint rejoindre le violoniste sur la « piste ». L’heureux tangage du bateau annulait les effets du Saint-Émilion sur sa démarche. (Elle avait les jambes en « hors phase ».) Affublée d’un béret qu’elle avait sans doute acheté au Sacré-Cœur, la fille fixait l’artiste comme s’il était Elvis réincarné. Elle éructait : « Yes ! Yes ! Great ! » ou encore, poussait des Aouh ! Aouh !, glapissements stridents de clébard enragé… Par chance, elle retourna s’asseoir juste avant que Drago n’appelle les services vétérinaires.
On acheva l’interprétation de cette œuvre « gratuite » dans un brouhaha indescriptible : la tour Eiffel, au loin, venait de s’illuminer et les mugissements ébahis s’additionnaient aux applaudissements. Tous se précipitèrent sur le pont pour photographier le monument. (Personnellement, je n’ai jamais compris le succès d’un amas de poutrelles rivetées, mais bon… vive la France !…)
Le Mouche accosta, et les clients débarquèrent. Ils descendirent aussi vite qu’ils étaient montés ; l’instinct touristique les propulsait vers un prochain lieu de gaudriole, de concupiscence institutionnelle — le Moulin ? Le Crazy ? Pigalle ?…
L’habitacle retrouvait son calme.
— Quelle soirée ! lança Marco en rangeant son violon.
— Ça s’est plutôt bien passé, non ?
— Et comment ! renchérit-il. C’était un tabac, ça ! Ah !… Vraiment !… Et l’Américaine, tu l’as vue ? Ma parole, elle avait le diable au corps ! Ah… Vraiment !… Et les Russes! Non mais, regarde-moi ce pourliche ! (Il me remit ma part immédiatement.) Quelle soirée ! Quelle soirée !…
— Je pense qu’on a l’affaire, reste à voir avec le boss.
— Oh ! pour ça, je ne suis pas inquiet ! Drago lui fera son rapport, et comme on a fait un carton, c’est dans la poche !
Son instrument soigneusement protégé, il me serra énergiquement la main, puis disparut dans la nuit.
Je fis un rapide tour de la salle, saluai plusieurs types dont j’ignorais toujours les prénoms, et m’approchai de la baie vitrée.
En l’ouvrant, l’onde chaude fit surgir une sensation familière. Un souvenir lointain se ravivait… noir… ourlé de torpeur…
L’Afrique…
Sur le tarmac, le Boeing est arrivé à destination : Ouagadougou, Burkina Faso. Lorsque l’hôtesse ouvre la porte, je ressens ce même coup de massue, cet accablement. Sur l’escalier qui mène à la piste, je pense — c’est idiot… — que seuls les réacteurs de l’avion peuvent produire une telle chaleur ! Là, en un instant, en une vague brûlante, je crois comprendre les anciennes colonies ; les organismes ralentis, calcinés, boursouflés d’une ardeur handicapante… et les nuées d’insectes, engeances de moiteur, bourdonnement sombre…
L’intolérance s’extrait par tous les pores de ma peau. Je suis baigné d’une nonchalance jusqu’alors étrangère ; lavé, archirincé de mes préjugés, de mon conditionnement. Dans les volutes de ce feu nouveau s’envolent des monceaux de fougue. La fumée du brasier étouffe le vieil homme pressé, impatient. Tout est oublié. Il convient de renaître à la douce fièvre ; penser, vivre à nouveau !
Je sors. Je pose le pied sur un continent inconnu. La passerelle tremble, la nuit me grille. L’air se gonfle de miasmes, expurge une ogresque malaria — crise cyclique. La nuit me consume.
J’écoute les sons, épais ; ils se dilatent. Dans l’abîme, une voix indigène me parvient, typique, l’intonation est familière, si chantante… J’entends cet homme. Je le comprends. Il parle à la nuit, torride. Il lui dit : « Attends voir que je t’attrape, espèce de trouduc !… Foi de Castro ! Je m’en vais te botter le cul, moi !… »