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	<title>Appoggiatures Culturelles</title>
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	<description>Une approche chromatique de la pensée</description>
	<lastBuildDate>Fri, 18 May 2012 20:04:08 +0000</lastBuildDate>
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		<title>Quand Apple nous prend pour des pommes</title>
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		<pubDate>Fri, 18 May 2012 13:05:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Réflexion]]></category>
		<category><![CDATA[Apple]]></category>
		<category><![CDATA[icloud]]></category>
		<category><![CDATA[mac]]></category>
		<category><![CDATA[mobileme]]></category>

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		<description><![CDATA[Avec mon iPhone (3g) et mon iMac (24 pouces), je pensais être un homme moderne, « connecté » ; c&#8217;était sans compter sur le tout dernier credo d&#8217;Apple qui tend à placer l&#8217;obsolescence au cœur de sa politique commerciale. Depuis quelques semaines, en &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=381">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P { margin-bottom: 0.21cm } -->Avec mon iPhone (3g) et mon iMac (24 pouces), je pensais être un homme moderne, « connecté » ; c&#8217;était sans compter sur le tout dernier <em>credo</em> d&#8217;Apple qui tend à placer l&#8217;obsolescence au cœur de sa politique commerciale.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis quelques semaines, en effet, plus de mails, plus de calendriers, envolée la connectivité ! Une nouvelle mouture de <em>Mobile Me</em>, rebaptisée <em>iCloud</em>, a définitivement mis une fin prématurée à l&#8217;utilisation de mes chères applications. Après recherches, le diagnostic est sans appel : Il me faut changer d&#8217;<em>Operating System —</em> ce qui reviendrait, dans mon cas, à vouloir faire rouler une 2CV au sans-plomb 98&#8230; On m&#8217;invite poliment à commettre un suicide progressiste.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais après tout, le procédé est courant, me direz-vous : le désir et la ringardise technologique sont les moteurs de toute économie de marché. En d&#8217;autres termes, rien ne dure, et le matériel informatique, plus que tout autre, voit son espérance de vie suivre une courbe inverse au chiffre d&#8217;affaires des entreprises qui le produisent.</p>
<p style="text-align: justify;">Soit.</p>
<p style="text-align: justify;">Seulement, c&#8217;est vite oublier que depuis toujours, Apple s&#8217;est positionnée à rebours de cette tendance hyperproductiviste.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans les années 90, souvenons-nous que la marque à la pomme a survécu, uniquement, grâce aux professionnels — du graphisme, de la musique, et du journalisme notamment. Pour eux, les ancêtres de nos iMac représentaient une plate-forme stable et performante, ainsi qu&#8217;un choix « politique » différent, privilégiant un concept hardi. Steve Jobs était alors un gourou proposant des idées novatrices, et des machines à l&#8217;ergonomie exemplaires. Certains ont travaillé avec la même interface pendant près de dix ans&#8230; et ils s&#8217;en portaient très bien !</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a encore quelque temps, les campagnes de communications étaient à cet égard très éloquentes. Souvenez-vous : le P.C. était un quadra bedonnant affublé d&#8217;un costume gris ridicule, tandis que le Mac était un jeune trentenaire, branché, en tee-shirt. <em>« Hello I&#8217;m a P.C. Hello I&#8217;m a Mac. »</em> claironnaient-ils respectivement. Le message se voulait clair : être Mac, c&#8217;était être dans le coup, à la page, « tendance ».</p>
<p style="text-align: justify;">Avec sa nouvelle stratégie économique, cependant, Apple rejoint toujours plus vite les rangs des sociétés qu&#8217;elle condamnait il y a peu. Abandonnant toute idée de <em>durabilité</em>, de <em>permanence</em>, voire de <em>stabilité </em>(dans son acception la plus large),<em> </em>la firme de Cupertino jette bas tous les principes qui la rendaient singulière.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa volonté de puissance, elle tend à devenir aussi avide et ordinaire que sa grise concurrence. Bientôt, le beau <em>design</em> ne sera plus qu&#8217;un faux-nez, une coquille vide voilant à peine des systèmes non pérennes, voués à disparaître quelques instants après leur mise sur le marché.</p>
<p style="text-align: justify;">Steve Jobs avait franchi un cap en plaçant des puces <em>Intel</em> (traduisez impies, rebelles, mais diablement efficaces) dans ses ordinateurs ; le leader ayant passé, il semble que la société californienne ne tardera plus à se parer des derniers atours de son odieux fournisseur.</p>
<p style="text-align: justify;">Décidément, le rouleau mercantile paraît bien en mesure d&#8217;écraser toute forme d&#8217;originalité.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Et si on parlait d&#8217;écologie ? — Pas de celle que l&#8217;entreprise porte en bandoulière, non ! — Si on parlait plutôt d&#8217;une logique holistique, d&#8217;une diminution de la consommation et de la pollution, <em>en général</em> ? Ce qu&#8217;on commence à appeler ici ou là, « l&#8217;objection de croissance » ? Euh, non&#8230; n&#8217;en parlons pas&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Think Different !</em> disait la pub. Pour ma part, j&#8217;ai bien l&#8217;intention de « penser différemment », car l&#8217;indigestion du fruit défendu me guette ; je songe même de plus en plus à faire le régime raisin&#8230;</p>
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		<title>Maman les p&#8217;tits bateaux&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 14 May 2012 16:27:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Mémoires du Métier]]></category>

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		<description><![CDATA[C&#8217;était l&#8217;année de la canicule — la fameuse. Cet été-là, les vacanciers apprenaient que les petits vieux pouvaient devenir aussi secs que des fruits secs ; enfermés dans des boîtes H.L.M., surtout ! Rabougries, les mamies&#8230; La France bouillait, le pays était &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=377">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P { margin-bottom: 0.21cm } --></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: medium;"><strong> </strong></span>C&#8217;était l&#8217;année de la canicule — la <em>fameuse</em>. Cet été-là, les vacanciers apprenaient que les petits vieux pouvaient devenir aussi secs que des fruits secs ; enfermés dans des boîtes H.L.M., surtout ! Rabougries, les mamies&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">La France bouillait, le pays était malade. Oh ! depuis longtemps déjà !&#8230; <em>« Trop gâtés ! Vous êtes tous trop gâtés, ici ! »</em>, c&#8217;est Marco qui avait raison&#8230; Le mercure en crête n&#8217;était qu&#8217;un symptôme, une manifestation clinique. Un thermomètre dans le baba, l&#8217;hexagone prenait sa température toutes les heures. De Brest à Menton, le diagnostic était invariable : une bonne fièvre <em>gâteuse </em>! « C&#8217;est grave, docteur ? — Non, pensez-vous ! Ce n&#8217;est rien qu&#8217;une petite crise&#8230; ça va passer ! — Mais, si ça passait pas ? hein docteur, dites&#8230; qu&#8217;est ce qu&#8217;on peut faire ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Rien, justement. On ne pouvait rien faire qu&#8217;attendre.</p>
<p style="text-align: justify;">Les médias traquaient avec inquiétude les variations barométriques. Tout le pays gaulois perlait d&#8217;une arrogance salée (<em>« Trop gâtés&#8230; »</em>) ; dans les fermes, naturellement, les coqs canaient la crête rabattue. La patrie suait ; ses ardents défenseurs aussi ; ses villes, ses campagnes, ses administrations. Partout on suait.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous, avec Angélique, c&#8217;est à Vitry qu&#8217;on suait — on habitait encore la banlieue à l&#8217;époque. Enfin, surtout elle ; moi&#8230; elle m&#8217;hébergeait gentiment.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut dire que je sortais d&#8217;une histoire compliquée, je ne possédais plus grand-chose : appartement&#8230; caution&#8230; meubles&#8230; envolé tout ça ! La fin d&#8217;une romance tortueuse m&#8217;avait jeté dans le dénuement le plus total ! (Dénouement des plus banals, certainement.) Chapardeuse tristesse : elle m&#8217;avait tout pris ; jusqu&#8217;à la peur même de me replonger la tête la première dans une nouvelle idylle. Drôle de larcin&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je m&#8217;étais promis, pourtant : Après ça, tu te planques ! Tu fais le mort ! Tu laisses couler !&#8230; Laisse couler&#8230; tu parles ! Couler les larmes, oui ! En piscine, encore ! C&#8217;est que la résolution était ferme, très ferme, je m&#8217;en souviens ! Un célibat obstiné me semblait formidable, salvateur, promesse de lendemains heureux. Libre coureur, séducteur incorrigible, voilà ce que je rêvais d&#8217;être !&#8230; Cochon, queutard, comme les copains ! Mais non, rien n&#8217;y faisait ; le costume était trop grand ; je ne parvenais pas à gonfler mes jours de solitude enjouée. Je jouais vraiment très mal dans cette comédie des paumés épanouis.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Après deux mois de ce régime, je l&#8217;ai rencontrée ma belle rousse — bon, c&#8217;était une couleur&#8230; — mais c&#8217;était tellement facile, évident. On s&#8217;est plu.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand notre premier rendez-vous s&#8217;est terminé, on s&#8217;est embrassés.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand notre deuxième rendez-vous s&#8217;est terminé, on s&#8217;est tripotés.</p>
<p style="text-align: justify;">Après le troisième rendez-vous&#8230; les voisins ont commencé à gueuler.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela dit, je comprends parfaitement : les murs, dans la résidence, c&#8217;était pas le fort de Besançon&#8230; plutôt la maison Phénix&#8230; Alors que nos assauts, eux, ils avaient un petit côté Vauban, violemment suranné : et que je te pilonne la demi-lune !&#8230; Et que je t&#8217;encercle le bastion !&#8230; Attention ! Courtine en pointe !&#8230; Attaque de braquemart !&#8230; Sus ! Sus ! Aux abris ! Et quand, aux premiers signes de fatigue, la débandade menaçait les lignes ennemies, on remontait le temps ! Victime d&#8217;une experte inquisition, elle avouait tout : les désirs&#8230; les tabous&#8230; le code de l&#8217;immeuble&#8230; tout ! Nos ébats moyenâgeux provoquaient de longues plaintes, entrecoupées de râles puissants. Outre les gloussements, le son de cette délicieuse débauche était inquiétant, sans doute ; l&#8217;obscurantisme érotique, voilà ce qui nous a foutu dedans !</p>
<p style="text-align: justify;">Au trou de la serrure, cependant, l&#8217;oeil vicelard aurait été déçu ; car la cause de ce tintamarre offrait un spectacle bien chaste, en réalité. On se vautrait dans un amour retentissant, certes, mais toujours courtois ! Le <em>fin&#8217;amor</em>&#8230; Qui l&#8217;aurait cru ?</p>
<p style="text-align: justify;">Alors que les stratégies s&#8217;affinaient, les coups de butoir asséné par le chauve du troisième contre la porte d&#8217;entrée nous dissuadèrent de reconstituer la bataille de Rocroi. En plus des lettres qu&#8217;on nous adressait — <em>Madame, veuillez cesser vos ébats nocturnes et bruyants : mon fils ne parvient pas s&#8217;endormir !</em> —, il semblait clair que l&#8217;heure de la retraite avait sonné. Le tumulte initial devait s&#8217;arrêter là. De toute façon, les effectifs accusaient une fatigue préoccupante ; continuer de la sorte semblait dangereux.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Un matin, tandis que Paris cuisait, quelque part dans cette trêve où l&#8217;on apprenait l&#8217;autre, mon portable sonna :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonjour, je cherche à joindre Étienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Un homme ; fort accent ; voix mûre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, c&#8217;est moi&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Voilà, reprit-il, je m&#8217;appelle Marco Pollorigida, je suis violoniste. En fait, je vous téléphone de la part de Denis&#8230; Denis Sayan&#8230; je crois que vous lui donnez des cours&#8230; en tout cas, il ne cesse de me vanter vos mérites ! D&#8217;habitude, c&#8217;est lui qui m&#8217;accompagne, mais il doit quitter Paris pendant quelques semaines et on vient de me contacter pour une affaire en or : un duo sur les Bâteaux Mouches. Alors voilà, je cherche un pianiste de toute urgence&#8230; Ça vous intéresse ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien sûr ! C&#8217;est pour bientôt ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ça, oui ! C&#8217;est pour ce soir ! Vous êtes-libre ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien, oui, mais&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Parfait ! me coupe-t-il, comme on joue à 19 heures, le mieux serait de se retrouver directement là-bas dans l&#8217;après-midi pour répéter un peu, disons&#8230; à 16 heures. Il y a même une cantine, on pourra manger sur place avant le <em>récital</em>. Appelez-moi lorsque vous serez sur place.</p>
<p style="text-align: justify;">— Très bien&#8230; je&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— À tout à l&#8217;heure ! conclut-il.</p>
<p style="text-align: justify;">En reposant mon portable, un sérieux doute vint me gratter la nuque, tout de même. (Et cette fournaise qui s&#8217;obstinait à nous rôtir&#8230;) Le « récital » ? c&#8217;est bien ce qu&#8217;il avait dit ? Bizarre&#8230; ce mot avait déserté mon vocabulaire depuis belle lurette. Mis à part Garnier ou la Salle Pleyel, le pedigree de cet oiseau-là devenait grandement suspect. Il s&#8217;agissait sans doute d&#8217;un musicien classique ; seulement&#8230; que venait-il faire sur une croisière de Seine ? Un <em>récital </em>?&#8230; Il comptait leur jouer quoi ? Du baroque ? Du Poulenc ? On sait bien ce que le public attend dans ce type de lieu&#8230; Un récital ? Non ! Et puis, on ne parlait plus comme ça dans le métier. Un récital !<em>&#8230; </em>(Et cette chaleur&#8230; toujours&#8230;) Bon ; le juger hâtivement, de toute façon, ne ferait rien à l&#8217;affaire&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Attendons de voir, me suis-je dit.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis le pont de l&#8217;Alma, les promeneurs disposaient d&#8217;un point de vue imprenable sur l&#8217;ensemble de la flotte ; les Bâteaux Mouches, distants de quelques centaines de mètres, s&#8217;offraient à la vue des curieux dont les regards indiscrets pénétraient sans pudeur les carapaces transparentes. Sur le plus gros d&#8217;entre eux, dans un écrin bercé par le passage régulier des navires, un homme s&#8217;agitait. Ses bras augmentés d&#8217;un violon et d&#8217;un archet remuaient dans tous les sens. D&#8217;aussi loin, les détails physiques m&#8217;échappaient encore, je ne percevais qu&#8217;une gestuelle désordonnée. Son instrument fendait l&#8217;air à la façon d&#8217;un chef d&#8217;orchestre autoritaire dirigeant une œuvre difficile. Les rares serveurs qui passaient près de lui évitaient les coups de baguette de cette symphonie nerveuse. Une mouche dans un bocal&#8230; voilà la première impression que me fit Marco Pollorigida !</p>
<p style="text-align: justify;">Parvenu sur le quai, j&#8217;arpentai le débarcadère à la recherche du <em>Jean-Sebastien Mouche</em>, bateau aperçu du pont, sur lequel nous avions rendez-vous. On y accédait par une série de coursives tortueuses exposées aux odeurs de mazout. En plus de la chaleur et des relents du fleuve, le cocktail était franchement écoeurant. L&#8217;embarquement se faisait par une ultime passerelle branlante qui guidait clients et employés vers une grande baie coulissante. De l&#8217;autre côté de la vitre, l&#8217;homme que j&#8217;avais observé quelques instants plus tôt continuait de gesticuler.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque j&#8217;ouvris le panneau, le son de sa voix et la fraîcheur de l&#8217;air conditionné me transpercèrent immédiatement.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon ! Alors ! Mais quoi !&#8230; C&#8217;est pas possible !&#8230; Il est où Castro, hein ? Il est où ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le violoniste s&#8217;adressait à un Asiatique qui ployait sous les invectives :</p>
<p style="text-align: justify;">— Pas problème, pas problème ! lui répondait-il. Castro venir ! Pas problème ! Vous pas colère&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon ! Alors ! Mais&#8230; mais quoi !&#8230; Ça fait une heure que vous me répétez la même chose !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Va venir Castro ! Va venir !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Armé de son instrument, l&#8217;homme forçait un certain respect. Cheveux blancs, son visage anguleux disparaissait derrière de grosses lunettes. Il avait un maintien précieux, des gestes amples, raffinés. Tout en lui évoquait des façons aristocratiques. Son regard impitoyable augmentait cette sensation de noblesse égarée — l&#8217;hypothèse du rejeton issu d&#8217;une lignée prestigieuse était loin d&#8217;être farfelue !</p>
<p style="text-align: justify;">Dès qu&#8217;il me vit, sa colère se transforma instantanément en un torrent d&#8217;enthousiasme.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! Mais oui ! Mais&#8230; c&#8217;est vous, bien sûr !</p>
<p style="text-align: justify;">Je crus qu&#8217;il allait me culbuter tant il se précipita pour me saluer.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonjour ! Bonjour ! Vous allez bien ? Vous avez trouvé facilement ? C&#8217;est facile, hein ! Non ? On prend le pont ! On tourne ! On se gare ! Voilà, on y est ! Ah ! Ah !&#8230; C&#8217;est facile, vraiment ! Ah ! Mais venez ! Venez ! Mettez-vous à l&#8217;aise ! Entrez ! Il fait chaud, hein ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il fait chaud ! Heureusement, ici, il y a la clim ! Parce que dehors ! Non, vraiment ! On en peut plus, hein ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Il était intarissable. Son flot empêchait toute forme de commentaire : il faisait les questions, les réponses, les explications ! Ponctuellement, je réussissais à glisser un « C&#8217;est sûr ! » ou un simple « Oui&#8230; », guère plus&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu&#8217;il reprenait son souffle, je parvins à l&#8217;interroger :</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous avez un accent charmant, vous êtes Italien ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! en fait, c&#8217;est compliqué&#8230; je suis Argentin, je suis né à Buenos Aires, mais toute la famille de mon père est italienne ! Une <em>grande</em> famille vénitienne ! J&#8217;ai les deux cultures, quoi !</p>
<p style="text-align: justify;">Je comprenais un peu mieux : il oscillait entre dictature sud-américaine et aristocratie latine.</p>
<p style="text-align: justify;">— Et vous, s&#8217;enquit-il ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien, moi, c&#8217;est un peu comme vous, mais du côté de ma mère&#8230; Mon grand-père est italien, son père était corse, et&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! Italien ! J&#8217;en étais sûr ! s&#8217;enflamma-t-il aussitôt. Ça, quand je vous ai vu, je me suis dit, c&#8217;est sûr, ce garçon, il est italien ! Brun ! Ténébreux ! Élégant ! Pas vraiment suédois, hein ! Pas le genre, non ! Italien ! Ah ! Ah ! J&#8217;en étais sûr !&#8230; Mais, d&#8217;où ça ?</p>
<p style="text-align: justify;">— De Bari, dans les Pouilles.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s&#8217;assombrit quelque peu.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah&#8230; Bari&#8230; oui, c&#8217;est&#8230; c&#8217;est dans le Sud&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Incroyable ! Ici aussi, les vieilles dissensions nord-sud demeuraient une source de préjugés ! Même si sa soudaine réserve m&#8217;amusait plus qu&#8217;autre chose, je ne pus contenir un haussement de sourcils. Il dut éprouver une certaine gêne, car il se rattrapa immédiatement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, enfin&#8230; c&#8217;est bien&#8230; c&#8217;est bien&#8230; Bari c&#8217;est&#8230; l&#8217;Adriatique&#8230; c&#8217;est&#8230; bien&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Le coco était un peu moins disert.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;enchaînai calmement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Je vous ai entendu parler de Castro ou j&#8217;ai rêvé ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! Ah ! s&#8217;emporta-t-il, mais oui ! Castro ! Bien sûr ! Ça fait une heure que je l&#8217;attends ! C&#8217;est que la sono sur laquelle nous devons jouer ce soir ne marche pas, vous comprenez ? Elle ne marche pas ! Rien ! Les micros, les enceintes ! Le tout en panne ! Alors, j&#8217;attrape un serveur et je lui dis qui je suis, que je dois utiliser la sono ! Enfin ! Quoi ! Ah ! Alors il me dit comme ça « Castro venir !&#8230;  Pas problème&#8230; Castro, lui, technicien !&#8230; » donc, moi, je l&#8217;attends !&#8230; Depuis une heure ! Ah ! Ah !&#8230; Et puis, Castro, c&#8217;est quoi ? C&#8217;est pas un nom, ça ! Ah, vraiment !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">À deux mètres de là, l&#8217;Asiatique dont Marco Pollorigida tentait de reproduire l&#8217;accent hochait la tête dès qu&#8217;il entendait le nom de Castro — je pense que c&#8217;était le seul mot qu&#8217;il comprenait véritablement dans cette logorrhée.</p>
<p style="text-align: justify;">Tandis que l&#8217;artiste reprenait sa complainte, je posai mes affaires et effectuai une rapide visite du bateau. C&#8217;était une péniche de croisière, tout ce qu&#8217;il y a de plus typique. La salle, en longueur, contenait facilement 200 personnes ; les tables recouvertes de nappes blanches étaient encadrées de chaises rouges, et quelques panneaux marquetés cloisonnaient arbitrairement le restaurant. Bordé de colonnes écaillées, le lieu dégageait un charme désuet. Nostalgie, cuisines, tout flottait ; tout se mêlait en une même fragrance.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais le plus étonnant demeurait la scène. Sur une petite estrade, un piano à queue dont on avait scié les pieds s&#8217;encastrait entre deux poteaux ! Il surplombait l&#8217;escalier menant aux toilettes, de sorte qu&#8217;au niveau de la sixième marche, tout le monde pouvait admirer les chaussettes du pianiste&#8230; Fruit d&#8217;une volonté farouche, les artistes ainsi que leurs instruments occupaient une place stratégique, en dépit des contraintes liées à l&#8217;étroitesse du lieu ; dès leur arrivée, les passagers avaient ainsi le sentiment que concert et croisière ne faisaient qu&#8217;un.</p>
<p style="text-align: justify;">Marco me rejoignit. Il avait beaucoup à dire, encore.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah !&#8230; C&#8217;est beau, hein ? Vraiment, ça a de la gueule !&#8230; Hein ?&#8230; Au fait, il faut que je vous explique quand même&#8230; en ce qui concerne le répertoire, c&#8217;est un spécial&#8230; en fait, vous savez les Bâteaux Mouche, c&#8217;est une marque, et le propriétaire&#8230; bon, il est mort il y a peu, et sa fille s&#8217;est remariée avec un Serbe, du coup, lui, il a hérité et&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Avant qu&#8217;il n&#8217;ait achevé son explication, trois montagnes d&#8217;hommes montèrent à bord. Ils étaient tellement grands qu&#8217;ils se déplaçaient la tête penchée pour ne pas toucher le plafond. Le premier s&#8217;approcha de nous :</p>
<p style="text-align: justify;">— Musicien ? Bien, bien&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Le type avait un accent yougoslave épouvantable. En me saluant, sa main monstrueuse engloutit la mienne. Sa stature était véritablement impressionnante. Il marmonna, sans les regarder, quelque chose à l&#8217;attention des deux autres qui se mirent à ricaner ouvertement — de toute évidence ils se payaient notre tronche&#8230; dans leur langue maternelle !</p>
<p style="text-align: justify;">Celui qui semblait être le chef nous apostropha :</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous pas jouer musique payante ! Non ! Vous que jouer musique gratuite ! Gratuite ! Compris ? Hein ?&#8230; Vous compris ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Les propos du géant, pour le moins sibyllins, me laissèrent perplexe ; musique « gratuite », je ne comprenais rien à ce qu&#8217;il racontait&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Marco devait être à la coule, car il le rassura immédiatement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui ! Oui ! L&#8217;agence nous a prévenus. Ne vous inquiétez pas ! On connaît la consigne.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Yougo dut avoir un doute sur ma faculté à respecter cette mystérieuse consigne, car je fus littéralement cloué par son regard torve.</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous, compris&#8230; aussi ? grogna-t-il à mon endroit.</p>
<p style="text-align: justify;">Je parvins tout juste à hocher la tête : j&#8217;étais à deux doigts de chier dans mon froc ! Là, je lui aurais joué tous les airs gratuits de la Terre, de la polka teutonne aux tarentelles bolognaises ! Il n&#8217;avait qu&#8217;à demander !</p>
<p style="text-align: justify;">— Par contre, se plaignit Marco d&#8217;un ton mielleux, la sono&#8230; elle ne marche pas ! Ah&#8230; Vraiment, non, rien ! On ne peut pas jouer et puis&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Castro va venir ! le coupa-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur ce, l&#8217;effrayant trio tourna les talons et repartit, la tête penchée. Avant de quitter la péniche, l&#8217;homme de queue lança un ordre à l&#8217;Asiatique, qui s&#8217;aplatit comme si l&#8217;empereur de Chine avait daigné s&#8217;adresser à lui, simple cloporte.</p>
<p style="text-align: justify;">— Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que cette histoire ? interrogeai-je Marco quand nous fûmes enfin seuls.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah&#8230; C&#8217;est ce que je voulais vous dire tout à l&#8217;heure ! Le type qui vient de partir, c&#8217;est le nouveau proprio&#8230; — Il fait peur ! Hein ! Moi, il me fait peur !&#8230; — Ha ! Vraiment ! Dernièrement, la Sacem a débarqué en exigeant la liste de toutes les œuvres qui étaient jouées pendant les croisières. Après calcul, il s&#8217;est avéré que la société des Bâteaux devait un fric monstre ! Je crois même qu&#8217;ils sont en procès&#8230; En attendant, les instructions sont très claires : pas de musique appartenant au domaine privé, on ne peut interpréter que des chansons « publiques », libres de droits, quoi ! Ah ! Vraiment !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Que du « domaine public » ? Mais c&#8217;est complètement débile ! On ne tiendra jamais toute la soirée, et puis les clients vont nous demander tous les « saucissons » habituels : <em>My Way</em>, <em>La Bohème</em>, et j&#8217;en passe ! Et <em>Happy Birthday</em> ? Comment va-t-on faire ? C&#8217;est du domaine privé ! Il y a forcément des gens qui viennent fêter leur anniversaire, qu&#8217;est-ce qu&#8217;on va leur dire, hein ? « Désolé, mais le patron ne veut pas qu&#8217;on joue ça ! »</p>
<p style="text-align: justify;">— Pas de panique, j&#8217;ai tout prévu ! Avec ce que j&#8217;ai apporté comme partitions, on a largement de quoi tenir pendant deux heures. J&#8217;ai du classique, du traditionnel, des airs russes, de la musique yankee&#8230; Ça devrait aller&#8230; En fait, le mieux serait qu&#8217;on se mette au travail sans plus tarder. Pour les incontournables, on trouvera une excuse&#8230; On improvisera !</p>
<p style="text-align: justify;">Sa capacité d&#8217;adaptation forçait un certain respect ; de nouvelles protestations paraissaient inutiles : j&#8217;étais prêt à parier qu&#8217;il aurait réponse à tout ! La difficile tâche qui nous attendait le laissait tout bonnement de marbre.</p>
<p style="text-align: justify;">À deux mains, j&#8217;ai attrapé mon courage et mes partitions, puis je me suis installé au piano.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le passage répété des autres embarcations générait une très légère houle, de sorte que le tangage, quoiqu’imperceptible, me provoqua immédiatement un début de nausée qui devait s&#8217;amplifier au fil des heures. Le phénomène était accentué par l&#8217;attention que je portais à la lecture des partitions apportées par Marco ; tandis que mon regard peinait à déchiffrer les chiures de mouche qui maculaient un papier jauni, ma vision périphérique enregistrait un paysage extérieur fluctuant. J&#8217;imagine que mon cerveau eut beaucoup de mal à digérer ces informations contradictoires.</p>
<p style="text-align: justify;">La répétition se déroula en trois temps : on décida d&#8217;un morceau pour l&#8217;accueil des passagers ; un autre pour leur départ ; puis on mit au point le « clou » du spectacle. Il s&#8217;agissait d&#8217;une chanson russe archiconnue qui commençait lentement, avant d&#8217;atteindre progressivement un tempo d&#8217;enfer ! Le choix était très bon, et j&#8217;appréciai le métier du violoniste. À n&#8217;en pas douter, Pollorigida avait intégré — de façon très intelligente — les ressorts susceptibles de provoquer une ovation.</p>
<p style="text-align: justify;">Le reste du répertoire ne fut qu&#8217;un remplissage consciencieux et méthodique.</p>
<p style="text-align: justify;">Vers le milieu de notre répétition, le bateau accueillit progressivement son personnel de bord. Serveurs, mécanos, capitaine, tous à cette occasion venaient nous saluer poliment. La diversité était hallucinante : je recensai au moins six nationalités ! C&#8217;était un peu <em>United Colors of Beneton</em>&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Dans toute cette galerie, Drago, le chef de rang, offrait sans aucun doute le portrait le plus singulier. Déjà, quel nom ! <em>Drago </em>! Ça claque, non ? Il avait une tête de prêtre orthodoxe : paupières tombantes, crâne strictement partagé par une raie centrale, tête légèrement inclinée ; il était emprunt de manières obséquieuses. Certains indiscrets m&#8217;apprirent qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un vieil ami du patron. Ils avaient, selon eux, participé à diverses affaires plus ou moins louches ; on parlait même de la guerre, Sarajevo, tout ça&#8230; J&#8217;opposai — comme toujours — une franche circonspection quant à ces rumeurs. Mais quand même, il faut avouer qu&#8217;une bande de Serbes réfugiés à Paris pour récupérer un business lucratif&#8230; ça fait jaser, forcément !</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant qu&#8217;on jouait tel ou tel morceau, sa tête, ponctuellement, se redressait en un spasme. Assailli par le doute, il venait alors nous questionner : « Gratuit ? Gratuit ? » Marco, patient non moins que persuasif, le renvoyait avec tact à la proue du navire. Rassuré, il s&#8217;absorbait de nouveau dans une messe silencieuse ; les mains jointes à hauteur de la braguette, sa posture m&#8217;évoquait un ecclésiastique sur le point de donner sa bénédiction.</p>
<p style="text-align: justify;">Après trois heures de secousses et de concentration, j&#8217;avais franchement la gerbe&#8230; Le mélange de violon et de langues étrangères me cassait l&#8217;oreille interne.</p>
<p style="text-align: justify;">— On en fait une dernière, puis on s&#8217;arrête ? proposa Marco.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je veux bien ! Je suis claqué !</p>
<p style="text-align: justify;">— La <em>Cucaracha </em>?</p>
<p style="text-align: justify;">— OK.</p>
<p style="text-align: justify;">À peine, avait-on entamé les premières mesures que Drago se rua sur nous ; il avait sans mal identifié l&#8217;air mexicain.</p>
<p style="text-align: justify;">— <em>Cucaracha !</em> <em>Cucaracha !</em> cracha-t-il. Musique connue ! Payant ! Payant ! Vous devez jouer musique gratuite !&#8230; Que gratuite !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Argentin dut déployer des trésors de diplomatie pour le convaincre que le morceau était bien dans le domaine public. L&#8217;autre n&#8217;en démordait pas : « Gratuit ! Gratuit ! » qu&#8217;il beuglait&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Soudain, en arrière-plan à ce dialogue de sourds, une silhouette se découpa sur le pont. Une espèce de gnome vêtu d&#8217;une blouse verte — dans laquelle plongeait une barbe démesurée — se glissait entre les cordages. Au long du bastingage, il enjambait les bittes avec une souplesse impressionnante !</p>
<p style="text-align: justify;">Voyant le troll poilu s&#8217;approcher de la baie coulissante, un serveur thaï s&#8217;écria :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah, voilà Castro !</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;annonce mit instantanément fin au débat.</p>
<p style="text-align: justify;">Tel un gros matou, le petit homme se glissa entre les cloisons puis se planta à l&#8217;entrée du restaurant.</p>
<p style="text-align: justify;">En guise de ventre, soutenue par de courtes pattes, une boule remarquable déformait son habit de travail. Il est vrai que sa barbe broussailleuse et son regard décidé pouvaient engendrer une vague ressemblance avec le Leader<em> </em>Maximo&#8230; après réduction tout de même ! C&#8217;était un mini Castro, à la rigueur&#8230; un Castrounet !</p>
<p style="text-align: justify;">Il leva bien haut sa main droite qui tenait une grosse clé de serrage. Ainsi grandi, il s&#8217;exclama :</p>
<p style="text-align: justify;">— <em>Hola compañeros !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Tout l&#8217;équipage lui répondit gaiement.</p>
<p style="text-align: justify;">Avisant la table de mixage, il marcha dans notre direction. Quelques grommellements étouffés nous parvenaient « Alors, qu&#8217;est-ce qu&#8217;elle a encore cette pute !&#8230; Salope de console !&#8230; Chié !&#8230; »</p>
<p style="text-align: justify;">— &#8230;jour, fit-il une fois arrivé près de nous.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonjour, lui répondit Marco. Alors, voilà&#8230; Ah ! C&#8217;est la console&#8230; Ah !&#8230; Vraiment !&#8230; Depuis tout à l&#8217;heure on vous attend, et&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah, ouais ! Je sais ! siffla-t-il. C&#8217;est encore cette salope ! Là&#8230; attends voir que&#8230; je&#8230; te&#8230; ah&#8230; la pute&#8230; Attends que je t&#8217;en mette un coup&#8230; je&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Tout en jurant comme un charretier, Castro attaquait la table de mixage avec son outil.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Argentin me lança un regard incrédule. Un peu en retrait, le serveur asiatique souriait ; chaque fois que le gnome vert assenait un coup sur le matériel, sa tête se balançait en un mouvement approbateur. « Castro ! murmurait-il, bon&#8230; réparer&#8230; »</p>
<p style="text-align: justify;">Un mécano qui entreprend de faire fonctionner un appareil de sonorisation à coup de clé anglaise&#8230; Je manquai d&#8217;éclater de rire ; le tableau était franchement grotesque !</p>
<p style="text-align: justify;">À la suite d&#8217;une attaque retentissante, le petit homme se releva.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je crois que c&#8217;est bon, s&#8217;écria-t-il. Vas-y ! Joue ton « bordel » !</p>
<p style="text-align: justify;">Sans masquer une lippe dubitative, Marco frotta son instrument&#8230; qui résonna dans toute la péniche ! La sono donnait tout ce qu&#8217;elle avait. C&#8217;était réparé.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette « intervention » terminée, le Leader Maximo tourna les talons pour repartir, en bougonnant, d&#8217;où il venait : « Ah !&#8230; La salope&#8230; elle me fera chier, celle-là !&#8230; Jusqu&#8217;au bout&#8230; merde ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Pollorigida continuait de jouer son instrument ; je pense qu&#8217;il lui fallait un peu de temps pour accepter le bon fonctionnement du matériel. Ça paraissait tellement impossible&#8230; Il ne cessait de vérifier les enceintes.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin convaincu, il lâcha :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon&#8230; eh bien, ça marche&#8230; Allons manger !</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;endroit où le staff dînait se situait à quai, dans un cube aveugle auquel on accédait par d&#8217;autres passerelles, tout aussi tremblantes. Accrochée en hauteur, une télévision ridiculement petite — qui diffusait un match de foot — paraissait être l&#8217;unique point de convergence de tous les regards. Dans l&#8217;attente d&#8217;une action décisive, les fourchettes, à mi-course, hésitaient entre bouche et assiette ; les matelots médusés ménageaient leur digestion.</p>
<p style="text-align: justify;">Je pris un steak, et on s&#8217;installa sur les derniers bancs inoccupés, autour d&#8217;une toile cirée encore humide d&#8217;un récent coup d&#8217;éponge. Marco, lui, n&#8217;avait rien commandé.</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous n&#8217;avez pas faim ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien, si, mais&#8230; je ne peux pas manger, m&#8217;expliqua-t-il, je n&#8217;ai jamais pu ! Je crois que c&#8217;est le stress ou quelque chose comme ça.</p>
<p style="text-align: justify;">Lancé dans un exercice de mastication particulièrement difficile, je l&#8217;écoutai patiemment me raconter son histoire. Il me parla de ses femmes, de sa carrière, de son pays, la dictature et les militaires surtout. L&#8217;homme approchait les 65 ans — il ne les faisait vraiment pas ! —, mais se vantait de contenir une énergie débordante ! Ancien « violon » à l&#8217;opéra, cet original avait fait le choix d&#8217;abandonner un poste avantageux pour se lancer dans une nouvelle vie. Cette bifurcation que beaucoup de ses collègues avaient considérée comme suicidaire lui était apparue comme une planche de salut.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu comprends, m&#8217;expliqua-t-il, l&#8217;opéra, l&#8217;orchestre, tout ça, c&#8217;est la mort ! Oui, la mort ! Si tu savais le nombre de types que j&#8217;ai vus s&#8217;alcooliser pour tenir le choc ! Forcément ! des dizaines de violons, en batterie, comme des poulets, qui se partagent une seule ligne mélodique, ça use ! Ah, c&#8217;est sûr, c&#8217;est joli à entendre&#8230; mais à jouer, qu&#8217;est-ce que c&#8217;est chiant ! Aucun moyen de briller ! Pas d&#8217;échappatoire ! La masse, voilà ! Informe, indistincte !&#8230; Non, vraiment !&#8230; Ah, je ne regrette rien !&#8230; Vous, les pianistes, vous ne connaissez pas ce phénomène !&#8230; Vous ne pouvez pas comprendre !&#8230; As-tu déjà joué le même morceau avec une douzaine de pianistes autour de toi ? Tout le monde à l&#8217;unisson ? Non, évidemment !&#8230; Et puis&#8230; on les mettrait où, hein ? Ha ! Ha !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je comprenais un peu mieux son comportement ; plus particulièrement, son vocabulaire incongru : le « <em>récital </em>» était à n&#8217;en pas douter un tic de langage lié à son ancienne vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour ma part, je lui narrai mon parcours à grands traits. Sa capacité d&#8217;écoute demeurait limitée, mais il s&#8217;intéressa quand même à mon histoire, mes choix, la façon dont j&#8217;avais commencé la musique.</p>
<p style="text-align: justify;">On papota encore peu, puis on retourna sur le bateau pour enfiler un smoking.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques minutes avant que les premiers clients n&#8217;arrivent, nous étions en place, prêts à jouer. Les serveurs, surveillés par Drago, procédaient à une ultime vérification. Lui se préparait à l&#8217;office, devant la porte. Sa cathédrale flottante accueillerait un nombre important de fidèles dans très peu de temps. Il s&#8217;agissait de les recevoir dignement !</p>
<p style="text-align: justify;">Soudain, la passerelle principale s&#8217;est mise à résonner sous les pas d&#8217;un troupeau de touristes impatients. Les six ou sept nations se sont mises au garde-à-vous, et dans la salle quelqu&#8217;un a prévenu : « Ça rentre ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Ça rentrait.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le set d&#8217;accueil dura une vingtaine de minutes. Jusqu&#8217;à ce que le navire appareille, un florilège d&#8217;airs baroques – gratuits ! – remplit la salle ondulante avec délicatesse. Vaguelettes, Vivaldi : les passagers découvraient les joies d&#8217;un bercement exempt de toute rudesse. Il faut bien reconnaître que les cœurs les plus arides résistaient difficilement à ce décor&#8230; la perspective d&#8217;une croisière sur la Seine provoquait immanquablement, je pus le constater, une trêve — provisoire, certes —, mais toujours contenue dans cette portion de temps ondoyant. Sitôt le pont Alexandre III passé, les querelles et les bouteilles de champagne se vidaient dans une euphorie palpable.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de faire une pause, Marco me proposa de regagner le pont supérieur afin de profiter pleinement de la vue.</p>
<p style="text-align: justify;">Là-haut, c&#8217;était tout simplement magnifique. Aux contours des toits et des corniches, l&#8217;extrême chaleur produisait un <em>sfumato</em> du plus bel effet ; les monuments se nimbaient d&#8217;un mystère vaporeux.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Argentin était aussi fasciné que moi par ce spectacle.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ça a de la gueule, hein ? dit-il avant que le Pont-Neuf n&#8217;éclipse le paysage.</p>
<p style="text-align: justify;">— C&#8217;est sûr ! répondis-je. Je crois avoir fait cette croisière quand j&#8217;étais enfant, mais j&#8217;avais tout oublié ; c&#8217;est beau, vraiment ! C&#8217;est&#8230; émouvant !</p>
<p style="text-align: justify;">— C&#8217;est la plus belle, tu sais ! Avec ma femme, ah ! des croisières, si on en a fait !&#8230; Je peux t&#8217;en parler !&#8230; Venise, Bruges, Nord, Sud, c&#8217;est beau, oui&#8230; cependant, ça n&#8217;atteint pas ce niveau-là !&#8230; Ça n&#8217;égale pas <em>ça </em>!</p>
<p style="text-align: justify;">Pour appuyer son propos, son index, au hasard, pointait un des monuments que nos regards embrassaient.</p>
<p style="text-align: justify;">— Paris, la nuit, reprit-il, c&#8217;est magique !&#8230; Quand je pense qu&#8217;il y a des gens, dans cette ville, qui n&#8217;ont jamais, tu m&#8217;entends bien, <em>jamais </em>fait cette promenade ! – C&#8217;est sans doute les mêmes qui ne sont jamais montés en haut de la tour Eiffel !&#8230; – Mais&#8230; ah ! Quand même !&#8230; C&#8217;est le comble, non ? D&#8217;avoir autant de beauté à portée de main et de ne pas en profiter ! C&#8217;est con, quand même, non ? Ah !&#8230; Vraiment !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">« D&#8217;ailleurs, il est là votre problème : vous avez tout ici ! Richesse, santé, Histoire, terroir, tout !&#8230; Vous avez vraiment tout !&#8230; Vous avez trop même !&#8230; Vous êtes comblés ! gavés ! gâtés !&#8230; Oui, c&#8217;est ça : vous êtes trop gâtés !&#8230; Nous autres, en Argentine, qu&#8217;est-ce qu&#8217;on a ? Rien, bien sûr ! Chômage, misère, dictature ! Le plus pauvre sous-couillon de Français est dix fois plus riche que n&#8217;importe quel péteux de chez moi ! Ah !&#8230; Vraiment !&#8230; Alors, forcément, quand on a tout, qu&#8217;est-ce qu&#8217;on fait ? On se plaint, bien sûr ! De tout, de rien !&#8230; Trop froid en hiver, trop chaud en été ! Tout !&#8230; Ça ne va jamais !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">La pertinence sociologique de mon interlocuteur ne gâchait en rien ma contemplation ; l&#8217;imminence d&#8217;une nuit insolente, oublieuse de sa fraîcheur, animait les berges d&#8217;une foule bigarrée. D&#8217;un geste mou, nous rendions ponctuellement leurs saluts aux promeneurs indolents, sans nous soustraire à la rêverie, toutefois.</p>
<p style="text-align: justify;">On quitta à regret la brise apaisante pour entamer le second set.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Avant de m&#8217;installer derrière mon instrument, un jeune serveur avec qui je n&#8217;avais pas encore discuté m&#8217;aborda :</p>
<p style="text-align: justify;">— Gaffe, là-haut !&#8230; Milosevic vous surveille !</p>
<p style="text-align: justify;">Je le fixai, intrigué, sans ouvrir la bouche.</p>
<p style="text-align: justify;">— Quand vous êtes sur le pont, reprit-il, là-haut, et bien, Milosevic — moi c&#8217;est comme ça que je l&#8217;appelle, le Serbe —, lui, il vous observe&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Il nous observe ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien sûr !&#8230; Du quai, avec des jumelles !&#8230; Il a déjà lourdé deux types qui lambinaient sur une coursive !</p>
<p style="text-align: justify;">— Attends, tu déconnes, là ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Pas du tout ! se défendit-il. Moi je te dis que le boss nous surveille tous dès que la péniche passe près du débarcadère ! Oh, il fait ça de loin&#8230; en fourbe&#8230; ce serait trop facile, sinon ! Avec de bonnes jumelles, on voit tout, crois-moi !</p>
<p style="text-align: justify;">— Et&#8230; tout le monde est au courant ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Évidemment ! Si tu en veux la preuve, tu n&#8217;as qu&#8217;à regarder l&#8217;attitude des serveurs dès qu&#8217;on passe le pont Royal. Tu verras, on sent que tout le monde se détend&#8230; Au retour, c&#8217;est exactement le contraire !&#8230; Observe-les bien ! Quand le <em>Jean-Sebastien Mouche</em> approche du pont de l&#8217;Alma, tout le personnel se raidit&#8230; comme si la péniche se fichait un balai dans le cul !&#8230; Tu verras, c&#8217;est assez flagrant&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Drago regardait dans notre direction. La pause un peu trop longue du serveur avait attiré son attention.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais il y a pire, continua-t-il plus bas. Lorsqu&#8217;il a du temps, il ne se contente pas d&#8217;attendre que les bateaux reviennent&#8230; Il se positionne sur un autre pont ! Parmi la foule, toujours avec ses jumelles, il cherche à nous prendre en défaut, là où on ne l&#8217;attend pas ! Heureusement pour nous, un touriste de deux mètres qui scrute les péniches ça ne passe pas inaperçu, même de loin ! C&#8217;est un coup à prendre, entre deux assiettes on jette un œil !</p>
<p style="text-align: justify;">Drago commençait à montrer des signes d&#8217;impatience.</p>
<p style="text-align: justify;">— Incroyable, fis-je atterré, et personne n&#8217;a jamais protesté ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu plaisantes ! On a trop peur ! Tu crois que Milosevic va se déplacer au Conseil de prud&#8217;hommes ? Faut être naïf !&#8230; Il réglerait ça « à la serbe » ! Garanti !</p>
<p style="text-align: justify;">« D&#8217;ailleurs, les deux gars dont je t&#8217;ai parlé, qui fumaient une clope sur la coursive&#8230; figure-toi qu&#8217;on ne les a jamais revus ! Ils sont “partis”, comme ça ! Sans solde, <em>sans vider leur placard </em>! C&#8217;est quand même louche, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">Drago se dirigeait vers nous, maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu vois le petit black, là-bas, ajouta-t-il, celui qui boite&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien, on raconte qu&#8217;avant il ne boitait pas du tout ! Il marchait comme toi et moi&#8230; Seulement, il voulait une augmentation&#8230; alors un jour, il est allé trouver le patron&#8230; et&#8230; il paraît qu&#8217;avec ses sbires, ils l&#8217;ont tenu, et son genou, ben&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Et alors ! le coupa Drago. Travail ! Travail !</p>
<p style="text-align: justify;">Les bras croisés, le chef de salle me lança un regard réprobateur – il attendait que le gars retourne besogner. Clairement, je perturbai le bon déroulement du service ; encore un peu et la brigade me tomberait dessus !</p>
<p style="text-align: justify;">Cette histoire de surveillance ponctuée de manières mafieuses me plongeait dans le doute. Le récit contenait probablement une part de vérité, cependant l&#8217;imagination du serveur me semblait par trop débordante. Briser des rotules ? En plein Paris ?&#8230; Pour une banale augmentation ? Ça sentait la légende à plein nez !</p>
<p style="text-align: justify;">À mes côtés, le violoniste avait suivi une partie de la conversation.</p>
<p style="text-align: justify;">— Il a de l&#8217;imagination, le gars ! m&#8217;amusai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">Il portait un soin méticuleux à l&#8217;accord de son instrument ; je crus qu&#8217;il m&#8217;avait oublié.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu sais, répondit-il gravement, quand on a vu ce que j&#8217;ai vu à Buenos Aires&#8230; les menaces, la torture, les manifestations – d&#8217;étudiants ! – réprimées dans le sang&#8230; plus rien n&#8217;est comme avant ! Ah&#8230; Vraiment !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Il réprima un frisson, comme s&#8217;il désirait chasser un souvenir douloureux.</p>
<p style="text-align: justify;">— Non, continua-t-il, le mec fabule peut-être, je ne sais pas&#8230; ou alors&#8230; il dit vrai ! C&#8217;est tout à fait possible !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je tentai le cynisme pour détendre l’atmosphère :</p>
<p style="text-align: justify;">— On va devoir réclamer une prime de risque, alors !</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah !&#8230; Vraiment !&#8230; Oui, elle est bonne, celle-là !&#8230; Une prime de risque<em> </em>!&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Rire nous faisait du bien.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu&#8217;on choisissait le morceau de reprise, passablement détendus, le serveur asiatique passa près de nous. Sur un plateau argenté, il transportait un gâteau au chocolat.</p>
<p style="text-align: justify;">— Anniversaire, table 12 ! ordonna-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Son visage rond trahissait un certain empressement.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais, on ne peut pas, protesta Marco, on nous a interdit de jouer <em>Joyeux anniversaire</em>&#8230; Désolé&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;autre n&#8217;entendait pas les justifications du violoniste.</p>
<p style="text-align: justify;">— Table 12, anniversaire ! s&#8217;obstinait-il. Jouer ! Jouer ! Russes ! Beaucoup argent !&#8230; Russes !</p>
<p style="text-align: justify;">De sa main libre, tout en nous parlant, il se frottait le pouce et l&#8217;index. Le message était sans ambiguïté : cette table-là avait le vin gai et le portefeuille gros !</p>
<p style="text-align: justify;">Marco lâcha un juron :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah, merde ! Des russkof ! On va passer à côté d&#8217;un sacré pourboire !</p>
<p style="text-align: justify;">— Qu&#8217;est-ce que tu veux qu&#8217;on fasse ? dis-je calmement, on ne peut pas leur jouer du « domaine privé », c&#8217;est tout&#8230; Surtout avec Drago qui nous espionne !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Sans le savoir, j&#8217;avais provoqué un déclic. Prenant un air de conspirateur, il me chuchota :</p>
<p style="text-align: justify;">— Sauf s&#8217;il n&#8217;entend pas ce qu&#8217;on joue&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Il me fit un clin d&#8217;oeil.</p>
<p style="text-align: justify;">— Anniversaire ! s&#8217;impatientait l&#8217;Asiatique.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui ! Bon ! Ça va ! On a compris ! Deux minutes !&#8230; Écoute, me dit-il, quand je te ferai signe, tu couperas mon violon dans les enceintes, et tu détourneras l&#8217;attention de Drago. D&#8217;accord ?</p>
<p style="text-align: justify;">Avant que je ne puisse émettre la moindre objection, il avait déjà pris le chemin de la table 12, guidé par le serveur.</p>
<p style="text-align: justify;">Très vite, ils rejoignirent les clients ; Marco contourna les chaises et se planta à côté d&#8217;une dame. En plus d&#8217;un couple d&#8217;obèses, quatre autres personnes étaient attablées. L&#8217;arrivée du musicien provoqua un certain émoi, et le plus gros de la bande affichait un air satisfait.</p>
<p style="text-align: justify;">Marco me fit un signe de tête discret — Drago n&#8217;avait pas remarqué notre manège&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je coupe rapidement la tranche du violon, puis je l&#8217;appelle :</p>
<p style="text-align: justify;">— Monsieur Drago, s&#8217;il vous plaît ?</p>
<p style="text-align: justify;">Abandonnant sa prêtrise, le surveillant s&#8217;approche d&#8217;un pas nerveux.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Voilà, dis-je en bredouillant, j&#8217;ai un doute : j&#8217;ignore si les clients du fond nous entendent correctement. Certaines personnes se plaignent de ne pas profiter de la musique. Pourriez-vous vérifier si tout fonctionne, <em>là-bas</em> ? (J&#8217;indiquais la direction opposée au « gâteau »&#8230;)</p>
<p style="text-align: justify;">Après une brève hésitation, il part sans trop rechigner s&#8217;acquitter de sa mission.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès que le champ est libre, Marco se met à jouer. Avec un toucher d&#8217;une impressionnante sensibilité, il interprète l&#8217;air de <em>Joyeux anniversaire</em> comme s&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un authentique concerto. Ses contorsions, au hasard d&#8217;un arpège, approchent les cordes de son instrument à quelques centimètres seulement de la grosse Russe. Les cris de contentement du mari couvrent en partie le son du violon. <em>« Da ! Da ! »</em> qu&#8217;il braille <em>fortissimo</em>&#8230; Le maestro s&#8217;est lancé dans une interprétation tout en nuances, romantique, et la profonde gravité qui se dégage de son être lui vaut une attention soutenue. (Ah, ça ! Il savait y faire !&#8230;) Dernières notes ; puis c&#8217;est le triomphe, mérité.</p>
<p style="text-align: justify;">Alerté par les applaudissements, Drago se précipite vers la source de cette joie suspecte, bien trop sonore&#8230; mais c&#8217;est trop tard ! Le virtuose a eu le temps d&#8217;empocher un gros billet et de me rejoindre sur l&#8217;estrade.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;ai rouvert sa tranche ; on a fini tranquillement la deuxième partie.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">On remonta une dernière fois admirer Paris<em> by night. </em>Par moments, tandis que le navire frôlait les berges, la douce voix de Castro — qui répondait aux invectives de quelques crétins alanguis — déchirait la nuit : « Va donc, eh ! Double con ! Sous-singe ! Attends que je descende, on va voir si tu causeras autant !&#8230; Chiasse de poule ! » Les potaches déguerpissaient dare-dare, en général, presque certains que ce barbu furieux était capable de se jeter à l&#8217;eau pour venir leur botter le cul !</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le point de quitter l’espace supérieur, je considérai l&#8217;itinéraire que le <em>Mouche</em> devrait encore suivre pour boucler la croisière. La péniche voguait en direction du pont Alexandre III ; presque complètement enveloppées par la nuit, ses dorures seules triomphaient de l&#8217;obscure fournaise. Au-dessus du fleuve, brièvement éclairés par les voitures, une poignée de badauds passaient d&#8217;une rive à l&#8217;autre. À égales distances des quatre Pégases d&#8217;or, une ombre plus haute que les autres émergeait de cette masse mouvante. La stature, immobile, attirait le regard. À y bien regarder, on devinait une silhouette dont les coudes encadraient une rondeur chevelue ; comme si des mains se rejoignaient en un porte-voix de fortune, ou tenaient, tout simplement&#8230; des jumelles !</p>
<p style="text-align: justify;">Le réel, j&#8217;en étais bien conscient, se distordait à l&#8217;envi, et le récit du serveur avait tout bonnement excité mon imagination ! Agacé par cette projection fantasmatique, je tentai, en guise de bravade, de demeurer un instant en haut du bateau.</p>
<p style="text-align: justify;">Je dus résister quelques secondes&#8230; avant de ma précipiter à l&#8217;intérieur, mû par une panique incontrôlable !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je descendis le raide escalier, et parcourus la distance qui me séparait de la scène. Le parquet claquait sous mes pas. Pour la première fois de la soirée, la fraîcheur me fit une désagréable sensation ; l&#8217;air sec agressait mes sinus, le froid me crispait. (Avais-je seulement remarqué que les statues décorant le restaurant s&#8217;arrachaient à l&#8217;ébène la plus dure ?) Dans cet écrin transparent, aux angles saillants, le personnel gourmé affectait une préciosité qui m’avait échappé jusque-là. Les gestes se voulaient plus précis ; la démarche était volontaire, cassante, martiale. Sourires tendus, maintiens rigides. Le lieu n&#8217;était plus qu&#8217;une boîte à outils géante abritant une collection de pinces froides.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;accrochai le regard du jeune qui m&#8217;avait parlé de ce « phénomène » avant de se faire tancer par Drago. D&#8217;un air entendu, il haussa les épaules et les sourcils. Je ne t&#8217;avais pas menti, traduis-je, tu vois bien qu&#8217;ils sont tous raides comme la justice&#8230;<em> et morts de peur !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Ayant pris place au piano, j&#8217;enfonçai plusieurs fois la pédale de sourdine. Est-ce qu&#8217;on peut jouer avec une rotule en plastique ? me demandais-je&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Marco me tira de mes élucubrations :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon, tu es prêt ? fit-il, on attaque&#8230; je vais <em>devant </em>!</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Argentin se planta au milieu de la salle, et entama l&#8217;air russe que nous avions répété. En gros, il s&#8217;agissait d&#8217;une « marche » que l&#8217;on jouait en boucle de plus en plus vite. Effet garanti ! C&#8217;était un genre de mélodie que l&#8217;auditoire connaît sans pouvoir la nommer, un joyau du patrimoine mondial des blaireaux ! Stades ; bateaux ; salles des fêtes : partout on aurait obtenu le même effet. Une rythmique putassière provoquait un battement irrépressible ; la horde largement alcoolisée tapait, qui des mains, qui des pieds, qui du cul sur son siège ! Pollorigida tapait, lui aussi : en résonance avec son pouilleux public, sa chaussure tentait de défoncer le plancher.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours, la propension au panurgisme était édifiante ! Contents&#8230; oui, ils étaient contents de produire un caca sonore à l&#8217;unisson !&#8230; La croisière virait au naufrage musical&#8230; mais quelle acclamation ! Quel délire ! Une vraie rock-star le Marco !&#8230; C&#8217;est pas à l&#8217;opéra, entassé dans une fosse d&#8217;orchestre parmi ses congénères, qu&#8217;il pouvait être applaudi de la sorte&#8230; Frustrations, brimades égotiques, boulimie de reconnaissance, tout explosait, ici, sur une péniche ! Atrophiées par le temps, des années d&#8217;orgueil contenu se répandaient en un flot dégueulasse ; on pataugeait dedans.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette inquiétante acmé, une touriste américaine vint rejoindre le violoniste sur la « piste ». L&#8217;heureux tangage du bateau annulait les effets du Saint-Émilion sur sa démarche. (Elle avait les jambes en « hors phase ».) Affublée d&#8217;un béret qu&#8217;elle avait sans doute acheté au Sacré-Cœur, la fille fixait l&#8217;artiste comme s&#8217;il était Elvis réincarné. Elle éructait : « Yes ! Yes ! Great ! » ou encore, poussait des <em>Aouh ! Aouh !</em>, glapissements stridents de clébard enragé&#8230; Par chance, elle retourna s&#8217;asseoir juste avant que Drago n&#8217;appelle les services vétérinaires.</p>
<p style="text-align: justify;">On acheva l&#8217;interprétation de cette œuvre « gratuite » dans un brouhaha indescriptible : la tour Eiffel, au loin, venait de s&#8217;illuminer et les mugissements ébahis s&#8217;additionnaient aux applaudissements. Tous se précipitèrent sur le pont pour photographier le monument. (Personnellement, je n&#8217;ai jamais compris le succès d&#8217;un amas de poutrelles rivetées, mais bon&#8230; vive la France !&#8230;)</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le <em>Mouche</em> accosta, et les clients débarquèrent. Ils descendirent aussi vite qu&#8217;ils étaient montés ; l&#8217;instinct touristique les propulsait vers un prochain lieu de gaudriole, de concupiscence institutionnelle — le Moulin ? Le Crazy ? Pigalle ?&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;habitacle retrouvait son calme.</p>
<p style="text-align: justify;">— Quelle soirée ! lança Marco en rangeant son violon.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ça s&#8217;est plutôt bien passé, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Et comment ! renchérit-il. C&#8217;était un tabac, ça ! Ah !&#8230; Vraiment !&#8230; Et l&#8217;Américaine, tu l&#8217;as vue ? Ma parole, elle avait le diable au corps ! Ah&#8230; Vraiment !&#8230; Et les Russes! Non mais, regarde-moi ce pourliche ! (Il me remit ma part immédiatement.) Quelle soirée ! Quelle soirée !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Je pense qu&#8217;on a l&#8217;affaire, reste à voir avec le boss.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oh ! pour ça, je ne suis pas inquiet ! Drago lui fera son rapport, et comme on a fait un carton, c&#8217;est dans la poche !</p>
<p style="text-align: justify;">Son instrument soigneusement protégé, il me serra énergiquement la main, puis disparut dans la nuit.</p>
<p style="text-align: justify;">Je fis un rapide tour de la salle, saluai plusieurs types dont j&#8217;ignorais toujours les prénoms, et m&#8217;approchai de la baie vitrée.</p>
<p style="text-align: justify;">En l&#8217;ouvrant, l&#8217;onde chaude fit surgir une sensation familière. Un souvenir lointain se ravivait&#8230; noir&#8230; ourlé de torpeur&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;Afrique&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le tarmac, le Boeing est arrivé à destination : Ouagadougou, Burkina Faso. Lorsque l’hôtesse ouvre la porte, je ressens ce même coup de massue, cet accablement. Sur l&#8217;escalier qui mène à la piste, je pense — c&#8217;est idiot&#8230; — que seuls les réacteurs de l&#8217;avion peuvent produire une telle chaleur ! Là, en un instant, en une vague brûlante, je crois comprendre les anciennes colonies ; les organismes ralentis, calcinés, boursouflés d&#8217;une ardeur handicapante&#8230; et les nuées d’insectes, engeances de moiteur, bourdonnement sombre&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;intolérance s&#8217;extrait par tous les pores de ma peau. Je suis baigné d&#8217;une nonchalance jusqu&#8217;alors étrangère ; lavé, archirincé de mes préjugés, de mon conditionnement. Dans les volutes de ce feu nouveau s&#8217;envolent des monceaux de fougue. La fumée du brasier étouffe le vieil homme pressé, impatient. Tout est oublié. Il convient de renaître à la douce fièvre ; penser, vivre à nouveau !</p>
<p style="text-align: justify;">Je sors. Je pose le pied sur un continent inconnu. La passerelle tremble, la nuit me grille. L&#8217;air se gonfle de miasmes, expurge une ogresque malaria — crise cyclique. La nuit me consume.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;écoute les sons, épais ; ils se dilatent. Dans l&#8217;abîme, une voix indigène me parvient, typique, l&#8217;intonation est familière, si chantante&#8230; J&#8217;entends cet homme. Je le comprends. Il parle à la nuit, torride. Il lui dit : « Attends voir que je t&#8217;attrape, espèce de trouduc !&#8230; Foi de Castro ! Je m&#8217;en vais te botter le cul, moi !&#8230; »</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
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		<title>Chez Simon</title>
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		<pubDate>Sun, 22 Apr 2012 10:16:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Mémoires du Métier]]></category>
		<category><![CDATA[anecdote]]></category>
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<p style="text-align: justify;">Un peu lassé par le sectarisme des musiciens de jazz, j&#8217;avais décidé d&#8217;élargir quelque peu mes horizons musicaux. La variété m&#8217;attirait depuis toujours, et je brûlais de mettre en pratique mes cours de chant ; les clubs s&#8217;étant révélés peu propices à l&#8217;exploration de styles différents, j&#8217;étais à l’affût de toute proposition susceptible de me sortir de l&#8217;ornière que les ayatollahs du swing creusaient sans relâche. Dans ces conditions, autant dire que ma rencontre avec Simon Boutboul tomba à point nommé !</p>
<p style="text-align: justify;">Simon était un animateur de soirée privée à la tête d&#8217;une petite société événementielle qu&#8217;il codirigeait avec Jonathan, un ami d&#8217;enfance. Ce dernier oeuvrait également dans les soirées, mais uniquement depuis les platines, en tant que DJ — je crois ne jamais l&#8217;avoir entendu prononcer un seul mot dans un micro. Leur PME avait un nom à consonance anglaise — <em>Event (quelque chose)</em> (« parce que ça tape bien ! », m&#8217;avait-il confié un jour&#8230;) —, et ils intervenaient, tous les deux, presque exclusivement dans les bar-mitzva et les mariages juifs.</p>
<p style="text-align: justify;">Simon avait réussi à convaincre Jonathan (alias DJ Jon) de grossir les effectifs d&#8217;un orchestre <em>live</em> (« parce que ça tapera plus ! », lui avait-il promis). Ainsi, au fil des dates, les musiciens, les danseurs, et les chanteurs avaient agrémenté progressivement les prestations, grignotant sans malice l&#8217;unique pré carré de l&#8217;homme aux platines.</p>
<p style="text-align: justify;">Afin de pouvoir accepter les affaires juteuses qui se présentaient à l&#8217;extérieur, certains instrumentistes du groupe se faisaient régulièrement remplacer ; l&#8217;un d&#8217;eux me téléphona un matin, je le connaissais vaguement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu fais quoi dimanche ? me demanda-t-il (il s&#8217;appelait Romain).</p>
<p style="text-align: justify;">— Rien de spécial, répondis-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ça te dirait de me remplacer chez Boutboul ? Moi, je ne peux pas y aller : j&#8217;ai une grosse date qui vient de tomber.</p>
<p style="text-align: justify;">« Boutboul ? pensai-je, jamais entendu parlé !&#8230; » J&#8217;hésitais un peu.</p>
<p style="text-align: justify;">— Pourquoi pas&#8230; Faut voir&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu sais jouer la hora<a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a> ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Euh&#8230; la quoi ? l&#8217;interrogeai-je à mon tour.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ha ! ha ! t&#8217;inquiète pas, c&#8217;est facile ! Je t&#8217;envoie les partitions aujourd&#8217;hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que j&#8217;ignorais alors, c&#8217;est que le Romain en question devait quitter Paris quelques jours plus tard, et que j&#8217;allais récupérer sa place au sein de la formation. La date de dimanche constituait, en réalité, la première d&#8217;une longue série&#8230; Moi qui voulais de nouvelles expériences, j&#8217;allais être servi !</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Après cette première date, qui se passa très bien, il y en eut une autre ; puis plusieurs. Progressivement, mes dimanches devinrent consacrés presque exclusivement à l&#8217;orchestre. J&#8217;en profitai pour m&#8217;acheter un nouveau costume, un peu de matériel, et je finis par connaître le répertoire par cœur. Au bout de quelques mois, c&#8217;était presque devenu la routine&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;expérience se révélait intéressante, et avec le recul, je peux dire que j’ai appris beaucoup de choses chez Simon ; mais, surtout, s&#8217;il y a bien une chose que j&#8217;ai apprise à ce moment-là, c&#8217;est que je n&#8217;étais pas taillé — mais alors <em>pas du tout !</em> — pour l&#8217;animation. Ses danses ; ses gestes ; ses simagrées ridicules : j&#8217;abhorrais tout cela — et je le faisais largement savoir ! D&#8217;autres que moi se prêtaient par ailleurs volontiers à l&#8217;exercice, et à partir d&#8217;une certaine heure, la scène se muait invariablement en congrès de GO échappés du Club Med. Les sourires idiots se suivaient à l&#8217;envi dans des sarabandes farfelues&#8230; C&#8217;était pathétique.</p>
<p style="text-align: justify;">Une fois compris que je ne lui étais d&#8217;aucune utilité en tant que présentateur soubresautant, Boutboul décida de me faire chanter&#8230; en hébreu !</p>
<p style="text-align: justify;">— Étienne, Étienne&#8230; soupira-t-il un soir, tu joues bien, mais&#8230; <em>ça tape pas assez !</em> Faut que tu viennes plus devant.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu sais très bien ce que j&#8217;en pense, lui répondis-je gentiment.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon, tu veux pas danser, OK ! Mais est-ce que tu pourrais me chanter <em>Eloai</em> ? Hein, tu pourrais faire ça ? Allez&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Eloai</em> était une très belle chanson d&#8217;un artiste israélien qu&#8217;on nous réclamait parfois.</p>
<p style="text-align: justify;">— Il faut que je réfléchisse Simon : je ne la connais pas, et puis je n&#8217;ai jamais chanté en hébreu.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oh ! Je t&#8217;ai entendu, tu parles super bien anglais ! Pour toi les langues c&#8217;est facile&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, mais là, c&#8217;est différent ! me défendis-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais non, c&#8217;est pareil ! Et puis, il y a un début à tout : je suis sûr que <em>ça va taper !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Peu à peu, la proposition se transformait en gageure. On parlementa un moment, mais Simon m’entraînait systématiquement sur le terrain de l&#8217;affect : « Tu m&#8217;as dit que tu l&#8217;aimais cette chanson [...] Je sais que t&#8217;en es capable ! », répétait-il inlassablement. Finalement, un peu piqué, j&#8217;acceptai :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon, d&#8217;accord. Par contre, tu me laisses quinze jours.</p>
<p style="text-align: justify;">— Pas de problème !</p>
<p style="text-align: justify;">Il se fendit d&#8217;un large sourire. Quand il était content, ses petits yeux malicieux disparaissaient derrière ses pommettes hypertrophiées ; il me faisait penser à un hamster sous ecstasy. Il semblait vraiment ravi que je sois disposé à en faire davantage dans l&#8217;équipe.</p>
<p style="text-align: justify;">Je passai la semaine suivante enfermé chez moi. Mis à part le titre — qui se traduisait par <em>Dieu</em> —, j&#8217;apprenais, en phonétique, un texte dont je ne comprenais strictement rien. Je rabâchais les paroles pendant des heures ; je les écrivais dès que j&#8217;en avais l&#8217;occasion ; j&#8217;en rêvais la nuit, même. Quand les muscles de ma bouche articulèrent la mélodie de façon presque mécanique, je sus que j&#8217;étais prêt. Je m&#8217;en ouvris tout de suite auprès de Simon, mais celui-ci, redoutant que ma mémoire me trahisse sur scène, m&#8217;imposa une semaine de travail supplémentaire.</p>
<p style="text-align: justify;">À l&#8217;inverse, je décidai de laisser mûrir le fruit que je m&#8217;étais greffé dans un coin du cerveau, et de suivre la précieuse maxime que m&#8217;avait toujours prodigué mon professeur au conservatoire : « Oublier, c&#8217;est retenir. ». De fait, lorsque nous avions suffisamment décortiqué une œuvre, ce brave homme enjoignait systématiquement à l&#8217;étudiant docile que j&#8217;étais de la laisser de côté pendant au moins une semaine, puis de ne la rejouer que quelques jours seulement avant mon examen. La méthode s&#8217;était à chaque fois révélée d&#8217;une efficacité redoutable !</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;occasion d&#8217;étrenner mes talents de vocaliste oriental ne me fut finalement donnée qu&#8217;un mois plus tard, au cours d&#8217;une soirée mémorable.</p>
<p style="text-align: justify;">Simon me contacta un matin :</p>
<p style="text-align: justify;">— Étienne, rendez-vous dimanche au <em>Salon de Sarah</em> : c&#8217;est en banlieue, je t&#8217;envoie un plan. Bon, sinon ça va ? Tu es prêt pour la chanson, hein ? Tu es bien prêt ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien sûr, répondis-je, ça fait un bail que je suis prêt !</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! C&#8217;est bien&#8230; (j&#8217;eus la sensation qu&#8217;il voulait parler, mais il ajouta simplement :) Bon, on verra bien, c&#8217;est&#8230; un peu spécial.</p>
<p style="text-align: justify;">« Un peu spécial ? », pensai-je, c&#8217;était du Boutboul tout craché.</p>
<p style="text-align: justify;">— Comment ça ? lui demandai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— T&#8217;inquiète, s&#8217;enthousiasma-t-il aussitôt, <em>ça va taper !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Inutile d&#8217;insister, il ne m&#8217;en dirait pas davantage.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Dimanche après-midi. Depuis une demi-heure, je tourne dans un bled de la banlieue est, à la recherche de la salle. Pour la troisième fois, je repasse devant l&#8217;adresse que m&#8217;a indiquée Simon, mais là, je décide de m&#8217;arrêter. Je sors de ma voiture, et j&#8217;entame une rotation lente et complète : Barre d&#8217;immeuble ; laverie ; restaurant chinois ; bicoque délabrée ; auto-école ; groupe de jeunes. Rien. Une zone sordide. Puis, mon œil revient sur la bicoque : une enseigne de néon bleu a accroché mon regard ; je la déchiffre péniblement, car la crasse et la fiente de pigeon masquent une bonne partie des lettres : <em>sa o  de s ra</em> &#8230; je comble les trous mentalement pour enfin m&#8217;écrier : « Salon de Sarah ! » J&#8217;avais trouvé ! Ou plutôt, qu&#8217;est-ce que je n&#8217;avais pas trouvé là !</p>
<p style="text-align: justify;">La salle de réception semblait enchâssée dans une sorte de cube auquel on avait accroché une improbable façade, dans le style des boîtes de nuit à la mode&#8230; des années 80. Le toit ainsi que les murs se découpaient en plaque de tôles grisâtres, et entre les interstices noircis de pluies lourdes, quelques reflets mornes contrastaient péniblement avec l&#8217;ensemble.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;avais intégré l&#8217;orchestre quelques mois plus tôt, mais nous n&#8217;étions jamais intervenus dans un lieu aussi glauque (ni même si loin de Paris). La plupart du temps, les clients organisaient leurs cérémonies dans des endroits prestigieux, garnis de dorures, de colonnades comiques ; les devantures crachaient une ostentation à la fois minable et affligeante, mais uniquement sur de grandes avenues, s&#8217;il vous plaît ! En plus des révoltes adolescentes — jeunesse dorée traversée d&#8217;inconcevables velléités de discrétion —, les Berluti, Weston, et autres Tod&#8217;s écrasaient exclusivement le bitume haussmannien.</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;approche ma voiture pour décharger mon matériel, avant de pénétrer dans le cube&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">À l&#8217;intérieur, c&#8217;était encore pire : la salle était petite, <em>beaucoup trop petite</em> ; le plafond surtout, bas, oppressant, accueillait les racines de lustres ternes, beaucoup trop bas eux aussi. Les murs, mouchetés de bière, accrochaient tant de poussières que de toute la soirée, il s&#8217;établit une frontière au-delà de laquelle nos belles chemises blanches ne s&#8217;aventurèrent jamais. En outre, ce qui ressemblait approximativement à une scène touchait un immense bar en zinc (j&#8217;avais vu juste : il s&#8217;agissait d&#8217;une ancienne discothèque).</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;équipe technique qui s&#8217;affairait au montage de la sono et des lumières me salua mollement. Simon, lui, échevelé, me fonça dessus dès qu&#8217;il me vit.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu as trouvé facilement ? me demanda-t-il haletant.</p>
<p style="text-align: justify;">— Non, c&#8217;était une vraie galère ! C&#8217;est quoi ce lieu ? On est où ?</p>
<p style="text-align: justify;">— C&#8217;est-à-dire que&#8230; les clients, les Benabou, bon, ils avaient un petit budget, alors&#8230; ensemble, on a décidé de faire ça ici. Mais tu vas voir, ça va être sympa !</p>
<p style="text-align: justify;">— D&#8217;accord, m&#8217;amusai-je, on fera pour le mieux. À quelle heure arrivent les&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Soudain je stoppai net. Sur la scène, je venais d&#8217;apercevoir un autre clavier que le mien.</p>
<p style="text-align: justify;">— Simon, qu&#8217;est-ce que ça veut dire ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Euh, ça ? Ah, oui ! En fait, ce soir vous êtes deux pianistes. C&#8217;est cool, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">La tête légèrement inclinée, je lui jetai un regard morne souligné d&#8217;une moue pincée. Mon langage postural ne laissait aucun doute : « Ne me prends pas pour un con ! »</p>
<p style="text-align: justify;">— Écoute, reprit-il, la vérité c&#8217;est que je suis dans la merde ! Tout le monde m&#8217;a planté sur cette date : les cuivres sont partis en tournée, Caroline [la chanteuse attitrée] est malade, et je n&#8217;ai pas réussi à trouver de rythmique&#8230; On m&#8217;a quand même conseillé un bassiste que j&#8217;ai contacté hier — heureusement il était libre ! —, d&#8217;ailleurs il ne devrait pas tarder. Tu le connais peut-être : il s&#8217;appelle Christian, il joue dans un groupe de <em>Heavy metal</em>. Bon, c&#8217;est pas génial, mais c&#8217;est comme ça ! Pour le chant j&#8217;ai appelé une copine, elle viendra nous donner un coup de main, et puis pour la partie orientale, ben&#8230; je compte sur toi, bien sûr ! Maintenant que tu as appris la chanson&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais, pourquoi deux claviers ? insistai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme toujours chez lui, la contrition, feinte, se disputait un enthousiasme qui ne laissait pas de m&#8217;impressionner. Il me répondit sans vergogne :</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien&#8230; c&#8217;est une idée de moi ! Je me suis dit que c&#8217;était original d&#8217;avoir deux pianistes sur scène, et&#8230; bon, en même temps, je t&#8217;avoue que l&#8217;autre sort pas vraiment du conservatoire, hein&#8230; En fait, il me file un coup de main lui aussi, et puis&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— C&#8217;est bon ! l&#8217;interrompis-je, j&#8217;ai compris.</p>
<p style="text-align: justify;">— T&#8217;inquiète pas : <em>ça va taper, c&#8217;est sûr !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Alors que Boutboul me quittait pour superviser le montage — plus que délicat —, un garçon entra dans la pièce : cheveux longs et noirs, ongles peints et noirs ; étui de guitare noir en forme de cercueil, pantalon en cuir et tee-shirt (noirs eux aussi) ; le tout constellé de mignons petits crânes, blancs, qui pour le coup venaient presque égayer cette panoplie ahurissante. Pas de doute : le bassiste de <em>metal</em> était arrivé.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la foulée, je rencontrai Steve — mon « alter piano » —, Laurence, la chanteuse ; et, déniché par Simon chez un orchestre concurrent, deux danseuses habillées à la dernière mode.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Après les balances, on s&#8217;est tous retrouvés autour d&#8217;une table, dans une pièce isolée. Au milieu du cercle que nous formions, le traiteur est venu jeter une espèce de salade où survivaient des légumes dépressifs ; parmi leurs ternes congénères, quelques grains de maïs jaune fluo dégringolaient en saccades d&#8217;un plat en inox : ils exprimaient clairement leur désir d&#8217;échapper à cet enfer culinaire. Nous, spectateurs émus d&#8217;une évasion impossible, on s&#8217;est lancé un ultime regard d&#8217;encouragement, puis on a attrapé nos couverts, sans réfléchir. Il fallait bien manger&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">D&#8217;ordinaire, il pouvait exister une certaine tension dans les équipes montées à la hâte, composées de personnes n&#8217;ayant jamais travaillé ensemble (ça se tirait dans les pattes parfois !) ; mais là, nous étions tous animés d&#8217;un même consentement tacite : dans une grande bulle au-dessus de nos têtes on pouvait lire : « On est tous dans la même galère, alors autant ramer dans le même sens ! »</p>
<p style="text-align: justify;">De l&#8217;autre côté de la cloison, le murmure de la salle grossissait. Les invités étaient arrivés ; ils prenaient place. En quinze minutes les rires s&#8217;intensifièrent, plus gras, plus aigus : l&#8217;alcool à l&#8217;oeuvre restait pour nous le meilleur indicateur de l&#8217;état d&#8217;avancement d&#8217;une soirée.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand la rumeur devint trop forte, Simon se leva, enfila son costume, se planta devant la glace, ouvrit le bouton de sa chemise, se contempla, referma le bouton de sa chemise, mit ses lunettes bleues aux verres fumés, rouvrit le bouton de sa chemise, puis se tournant vers nous il lança à la cantonade : « Les enfants, c&#8217;est parti ! <em>Ça va taper !</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Christian profita de l&#8217;agitation des derniers préparatifs pour venir me trouver. Il avait troqué son déguisement de croque-mort contre un costume blanc qui lui donnait une allure de psychopathe en goguette. Ses cheveux, qu&#8217;il avait soigneusement peignés pendant de longues minutes, semblaient aussi tendus que les cordes de sa basse ; égaré dans cette masse sombre, son visage trahissait un léger trouble ; il me parla timidement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Dis-moi Étienne, pour la hora, tu sais euh, la danse, comment dire&#8230; en fait, j&#8217;ai jamais joué des trucs comme ça&#8230; mon style c&#8217;est plutôt <em>Metallica</em> ou <em>AC/DC</em>&#8230; Tu comprends ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Rassure-toi, ça va bien se passer, le rassurai-je. Tu t&#8217;es procuré des partitions ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, j&#8217;ai récupéré le classeur d&#8217;un copain avec tout son répertoire de feujerie<a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Me disant cela, je le vis farfouiller dans son sac avant d&#8217;en extraire, péniblement, un ensemble de feuilles reliées qui rivalisait en volume avec l&#8217;annuaire de toute la rive droite parisienne.</p>
<p style="text-align: justify;">— Eh bien mon vieux ! le brocardai-je, si on joue tout ce que tu as là-dedans, on sera encore sur scène au petit matin !</p>
<p style="text-align: justify;">Il rit (au moins je l&#8217;avais détendu&#8230;)</p>
<p style="text-align: justify;">— C&#8217;est que, comme je sais pas ce qui peut « tomber », m&#8217;expliqua-t-il, j&#8217;ai préféré tout prendre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu as bien fait. De toute façon, si tu as un doute, surtout n&#8217;hésite pas à me regarder : je te soufflerai la grille.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ça, c&#8217;est sympa ! s&#8217;écria-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Son bottin sous le bras, je le vis partir vers la scène, apaisé. Il marchait calmement. Les autres lui emboîtèrent le pas : la chanteuse qui s&#8217;était trop maquillée ; le second clavier — sa chemise portait des traces d’agression au Ketchup — ; et enfin les danseuses, dont la tenue, au moindre courant d&#8217;air, laissait présager un rhume de culotte. Moi je fermais la marche, et avant de quitter la pièce, j&#8217;observai mon reflet dans un miroir : vêtu de blanc (comme les autres), brun, poilu, je me faisais l&#8217;impression d&#8217;un rastaquouère apprivoisé. Bari, Jaffa, même combat ! La basane, comptez-vous ! Comptez-moi !&#8230; Comptez sur moi !</p>
<p style="text-align: justify;">Parvenus sur l&#8217;estrade, après que chacun eut regagné son poste, on commença par quelques slows sirupeux qui aimantèrent immédiatement les convives sur la piste : de toute évidence, ils n&#8217;étaient pas là pour tricoter ! Même si, contrairement au banquet franchouillard, les invités passaient dans ces soirées beaucoup de temps à danser et très peu à manger, leur excès de promptitude m&#8217;inquiéta quelque peu : tous ces trémousseurs hilares semblaient bigrement pressés d&#8217;en découdre !</p>
<p style="text-align: justify;">Simon, l&#8217;instinct aussi développé qu&#8217;une poule faisane à l&#8217;ouverture de la chasse, sentit comme moi que la frénésie risquait de nous échapper — l&#8217;heure n&#8217;était pas encore au déchaînement.</p>
<p style="text-align: justify;">En bon pro, il choisit de canaliser l&#8217;ambiance.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonsoir à tous, lança-t-il au micro. Vous allez bien ?</p>
<p style="text-align: justify;">La réponse ne se fit pas attendre, les couples devant l&#8217;estrade beuglèrent immédiatement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ouiiiiiiiii !</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien, reprit posément Simon, j&#8217;aimerais maintenant appeler les jeunes mariés sur la piste.</p>
<p style="text-align: justify;">Les tourtereaux s&#8217;avancent prestement. Lui, c&#8217;était une petite boule (je l&#8217;estimai allègrement dans les 120 kilos) ; elle, à côté, paraissait fluette, toute menue. La lune de miel, ça risquait d&#8217;être Laurel et Hardy sur les plages d&#8217;Hammamet&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Simon continua :</p>
<p style="text-align: justify;">— David, Rébecca, avant tout, je tiens à vous souhaiter tout le bonheur possible. C&#8217;est toujours une grande émotion pour moi, pour nous, pour toute l&#8217;équipe, de participer à un aussi beau mariage <em>(quand même, il savait y faire le Boutboul !)</em>, et pour commencer cette fête qui s&#8217;annonce particulièrement réussie, je vais demander à vos invités, à vos familles, de faire une place au centre de la piste pour vous permettre d&#8217;ouvrir le bal avec cette chanson, que tu as choisie Rébecca, d&#8217;un artiste que tu adores, et qui sera interprétée, ce soir, ici, pour vous&#8230; par Étienne et sa voix de velours !</p>
<p style="text-align: justify;">La vache ! Il venait de me coller une sacrée pression l&#8217;animal ! Il ne s&#8217;agissait pas de se rater maintenant. Je me souviens avoir pris une grande respiration, puis j&#8217;ai entamé l&#8217;intro du morceau sans trop réfléchir.</p>
<p style="text-align: justify;">Aussitôt, sans se départir d&#8217;un sourire crispé, Simon me fonce dessus.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais qu&#8217;est-ce que tu fous ? me demande-t-il les dents serrées.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout en continuant à jouer, je lui réponds, sarcastique :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ben ça se voit pas, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais non, peste-t-il, qu&#8217;est-ce que tu fais derrière ton clavier ? Viens devant, c&#8217;est Steve qui va t&#8217;accompagner !</p>
<p style="text-align: justify;">— Hein !&#8230; (je le regarde, complètement éberlué) Enfin, Simon&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Allez, ils attendent !</p>
<p style="text-align: justify;">Me disant cela, il m&#8217;attrape par le bras et me conduit jusqu&#8217;au-devant de la scène. Au passage, je lance : « si bémol<em> </em>» — la tonalité du morceau — à l&#8217;attention du second clavier. Celui-ci me fait un clin d&#8217;oeil et commence les premières mesures du thème&#8230; mais dans une autre tonalité !</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;attends un peu, je me dis qu&#8217;il va peut-être moduler, mais non ! Je me retourne et je l&#8217;interpelle derechef :</p>
<p style="text-align: justify;">— Si bémol<em> </em>! (Il me sourit&#8230; Toujours rien. Je m&#8217;agace :) T&#8217;as réussi à te mettre du Kecthup dans les oreilles, ou quoi ? En si-bé-mol !</p>
<p style="text-align: justify;">Cette fois il a compris. La tête plongée dans le panneau de commande de son instrument, ses doigts cherchent et enfoncent une série de boutons ; soudain, le thème fait une chute vertigineuse : il a enfin trouvé la touche <em>transpose </em>!</p>
<p style="text-align: justify;">Ah ! La touche <em>transpose&#8230;</em> Cette fameuse fonction qui permet de modifier automatiquement la tonalité d&#8217;une chanson. Implanté sur tous les claviers modernes, ce fléau technologique est à la musique ce que la machine à pain de mon voisin est à la boulange : un répété ratage amateuriste, l&#8217;illusion du savoir-faire au bout de l&#8217;index.</p>
<p style="text-align: justify;">Gentil Steve ; quand les dix saucisses qui jaillissaient de ses manches ont fini de s&#8217;agiter, on a enfin pu jouer la chanson : au début, j&#8217;ai accroché un ou deux mots, mais dans l&#8217;ensemble, je m&#8217;en suis plutôt bien tiré — c&#8217;était une grosse tranche, tout de même !</p>
<p style="text-align: justify;">Alors que je chantais, Simon, comme une petite mouche, volait d&#8217;une vieille à une autre. Quand il se posait sur une épaule, la réaction était toujours la même : la vieille me regardait, ouvrait la bouche, puis balançait la tête en signe d’acquiescement. Manifestement chargé de délasser les convives, j&#8217;avais été promu <em>Pascal Sevran </em>; crooner de croisière, dans un paquebot mouillant au large d&#8217;un port exotique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ça n&#8217;était pas désagréable, je dois reconnaître.</p>
<p style="text-align: justify;">La chanson se termine ; les gens m&#8217;applaudissent ; Simon me sourit.</p>
<p style="text-align: justify;">Au même moment, en embuscade dans un angle de la pièce, le traiteur est pris de convulsions : il gesticule comme un pantin épileptique pour attirer l&#8217;attention de Simon. Le message est clair : on est retard, il faut accélérer la cadence !</p>
<p style="text-align: justify;">Boutboul réagit rapidement. Il monte sur la scène et attrape le micro.</p>
<p style="text-align: justify;">— Les amis, est-ce que vous êtes toujours là ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Ouiiiiii, répond l&#8217;assemblée.</p>
<p style="text-align: justify;">— J&#8217;entends rien : EST-CE QUE VOUS ÊTES LÀ ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Ouiiiiiiiii !</p>
<p style="text-align: justify;">Cette fois, ils ont littéralement hurlé.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien, reprend Simon, j&#8217;espère que vous êtes tous prêts, car il y a un mot qu&#8217;on a pas encore entendu ce soir&#8230; et ce mot&#8230; c&#8217;est&#8230; ma&#8230; zal&#8230; tov !&#8230; Mazal tov !</p>
<p style="text-align: justify;">Et c&#8217;est parti pour la hora. La famille se met en rond, tout le monde se donne la main, et nous, on commence un interminable medley d&#8217;airs traditionnels.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelque chose cloche, pourtant. Il y a un instrument qui sonne carrément faux ! Rapidement, je comprends : Steve a oublié de désactiver la touche <em>transpose&#8230;</em> Du coup, on ne joue pas dans le même ton.</p>
<p style="text-align: justify;">Je lui crie :</p>
<p style="text-align: justify;">— Hé ! Clayderman ! La touche <em>transpose&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;">Il fronce les sourcils et m&#8217;interroge d&#8217;un coup de menton.</p>
<p style="text-align: justify;">De ses platines, Jonathan comprend ce qui se passe ; il vient à mon secours :</p>
<p style="text-align: justify;">— <em>Transpose !&#8230; TRANSPOSE !</em> l&#8217;engueule-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;autre obtempère, le visage plus rouge que les taches de sauce sur sa liquette.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu&#8217;on attaque <em>Hava Nagila</em>, la chanteuse se retourne et gratifie Christian d&#8217;un clin d&#8217;oeil discret. C&#8217;était gentil de sa part, mais le problème, c&#8217;est que le pauvre garçon — qui s&#8217;en serait douté ? — avait les hormones plus bouillantes qu&#8217;une huile de friture ! Résultat : en plus du trac, ce qu&#8217;il avait pris pour de la concupiscence le mit dans tous ses états ! — je pense qu&#8217;il s&#8217;y voyait déjà&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Commence alors la parade du bassiste en rut : pour attirer son attention, il sautille, frétille, se trémousse et se contorsionne (Laurence, elle, ne le regardait déjà plus&#8230;) ; inventif, il entreprend même une chorégraphie simiesque où son instrument fend l&#8217;air à la manière d&#8217;un éventail. Forcément, ça n&#8217;a pas manqué : au troisième coup de « vent », le manche de sa basse est venu percuter brutalement son pupitre. Posé dessus, l&#8217;annuaire des postes qui triomphait jusque-là d&#8217;un équilibre précaire est tombé au ralenti ; en s&#8217;écrasant au sol, ça a fait un grand paf !</p>
<p style="text-align: justify;">Quand il réalise ce qui vient de se passer, il se fige — une poignée de glaçons dans le slip n&#8217;aurait pas eu plus d&#8217;effet sur ses ardeurs. Pourtant, au lieu de chercher à ramasser ses partitions, il me lance un regard désespéré, double rehaut d&#8217;une mine de naufragé à l&#8217;affût d&#8217;un canot de sauvetage.</p>
<p style="text-align: justify;">Moi, j&#8217;ai bien tenté de lui dire les accords, mais je riais tellement, c&#8217;était impossible. Bah ! en berne la ligne de basse&#8230; et puis tant pis !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Mais, quand même, le tempo avait chuté autant que sa testostérone : ça devenait limite&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;apostrophe Steve Ketchup :</p>
<p style="text-align: justify;">— Les basses, joue les basses !</p>
<p style="text-align: justify;">Il s&#8217;exécute.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la piste, les hôtes, imperturbables, continuent de former le cercle. Tout va bien.</p>
<p style="text-align: justify;">En touchant le sol, le classeur de François avait régurgité une bonne demi-douzaine de feuilles plastifiées. Son répertoire s&#8217;étalait, loin, très loin du point d&#8217;impact, quasiment au pied des deux danseuses qui se déhanchaient. Devant elles, une bande de physiciens lubriques traquait le Boson de Higgs qui se planquait, manifestement, entre leurs cuisses galbées. C&#8217;est clown la science, tout de même. Quel Bozo, ce Boson !</p>
<p style="text-align: justify;">Le medley s&#8217;accélère.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur une même ligne, les bayadères entreprennent une chorégraphie ambitieuse : chaque acclamation est dorénavant ponctuée d&#8217;un levé de jambe ! Quelque part, entre Béjart et l&#8217;aérobique d&#8217;un dimanche pluvieux, ça se tenait : un coup de hanche, un grand « Oooh ! », un coup de latte ; un coup de hanche, un grand « Aaah ! », un autre coup de latte&#8230; Mais, zip ! celle de gauche a posé le pied sur une feuille plastifiée ! Elle patine sur un bon mètre avant de s&#8217;étaler ; sa copine, apeurée, se précipite pour l&#8217;aider, et la science, solidaire et baveuse, vérifie en de scrupuleuses palpations qu&#8217;elle ne s&#8217;est pas cassé une gambette.</p>
<p style="text-align: justify;">Une pintade à terre.</p>
<p style="text-align: justify;">Boutboul enchaîne :</p>
<p style="text-align: justify;">— Les chaises, qu&#8217;on apporte les chaises !</p>
<p style="text-align: justify;">La demande de Simon correspondait à une autre tradition que j&#8217;avais découverte en travaillant pour lui. Les mariés, assis chacun sur une chaise, étaient soulevés à hauteur d&#8217;épaule par des porteurs qui les faisaient sautiller en poussant brièvement et tous ensemble vers le haut. Comme rite débile, c&#8217;était pas moins con que la jarretière, c&#8217;est sûr ; seulement plus sportif&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Au centre de la ronde, pourtant, il n&#8217;y a qu&#8217;une seule chaise. Tant pis, les Benabou sauteront l&#8217;un après l&#8217;autre : d&#8217;abord Monsieur, ensuite Madame. C&#8217;est comme ça !</p>
<p style="text-align: justify;">Le marié prend place et quatre courageux empoignent chacun un pied du siège. Les types sont costauds, néanmoins, l&#8217;ascension est lente et laborieuse ; — petite pause à hauteur d&#8217;oreille — puis, c&#8217;est parti : le cul sur son trône, Son Altesse va décoller !&#8230; enfin, non : les quatre forçats, pivoines, gouttelés de sueur et de mauvais vin, peinent à arracher la charge ; ils poussent, ils ahannent, le pilier sud chancelle même ; on s&#8217;approche inexorablement du malaise vagal, l&#8217;édifice menace de s&#8217;écrouler&#8230; Benabou, lui, il est aux anges là-haut : les tentatives ratées pour lui soulever le fondement chatouillent sa bedaine qui ondule de bas en haut comme une bouillotte remplie de lait fraise.</p>
<p style="text-align: justify;">Simon intervient :</p>
<p style="text-align: justify;">— Posez-le ! Posez-le ! s&#8217;époumone-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Faut pas leur dire deux fois : tout s&#8217;effondre façon cathédrale de Beauvais — l&#8217;élan spirituel en a pris un sérieux coup !</p>
<p style="text-align: justify;">Le roi se relève, tous se regardent, hébétés&#8230; mais on s&#8217;amuse, bien sûr ! Il faut toujours s&#8217;amuser&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Simon enchaîne :</p>
<p style="text-align: justify;">— Rébecca ! Au tour de Rébecca maintenant !</p>
<p style="text-align: justify;">La mariée s&#8217;assoit, obéissante. Va-t-on changer de porteurs ? Non&#8230; pensez-vous ! La virilité en bandoulière, les muscles tendus, les quatre écumants étranglent à nouveau les barreaux de la chaise ainsi que toute forme de protestation.</p>
<p style="text-align: justify;">Élévation souple autant qu&#8217;instantanée de la reine au niveau des aisselles poisseuses. La base du monument est en place, il ne manque plus que l&#8217;érection finale. Les porteurs, cependant, victimes imbéciles d&#8217;une vanité vengeresse, sont décidés à laver publiquement l&#8217;affront du précédent loupé ; car cette fois, ils sont organisés : le poteau nord entame un compte à rebours, séquence préalable à la propulsion de madame Benabou dans les étoiles.</p>
<p style="text-align: justify;">— Un !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Toute la smala veut se joindre au décompte. Simon lui aussi tient à participer au décollage : les lèvres collées au SM58, il braille à l&#8217;unisson, le tout avec une <em>reverb « hall »</em> — douze secondes d&#8217;échos, Madame !</p>
<p style="text-align: justify;">Il blêmit pourtant !&#8230; De l&#8217;estrade, son regard vient d&#8217;estimer la distance qui sépare la tête de madame Benabou et le plafond crasseux. Niveau couverture nuageuse, c&#8217;est sûr, le plafond est bas ! Beaucoup trop bas ! Vraiment pas le temps idéal pour propulser un satellite en dentelle&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Deux !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Boutboul tente d&#8217;intervenir :</p>
<p style="text-align: justify;">— Attention : <em>ça va taper !&#8230; Ça va taper !&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;">La chanteuse qui avait entendu Simon répéter cette phrase toute la journée se retourne pour lui adresser un large sourire, tout en mettant un pouce vers le haut. Elle avait les neurones aspergés de Fanta, celle-là !</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais non, s&#8217;agace-t-il, je veux dire, là ! le plafond ! <em>ÇA VA TAPER !&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;assistance en liesse :</p>
<p style="text-align: justify;">— Et&#8230; trois !</p>
<p style="text-align: justify;">Trop tard. Après une propulsion foudroyante, la tête de l&#8217;heureuse élue est allée s&#8217;encastrer directement dans le faux plafond ! (Bravo, Simon ! t&#8217;as le compas dans l&#8217;oeil&#8230;) Pour une mise en orbite, c&#8217;était réussi ! Et ça s&#8217;expliquait très bien : avec Rébecca, les porteurs s&#8217;étaient retrouvés soulagés d&#8217;une soixantaine de kilos : une vraie plume, en fait. La bande des quatre et ses biceps tremblants s&#8217;étaient contractés en un éclair ! À croire que les barreaux de la rampe de lancement envoyaient du 220 Volts !</p>
<p style="text-align: justify;">Elle est retombée sur son siège, quand même, suivie d&#8217;une neige plâtreuse qui blanchissait son gros chignon. Ça faisait un beau trou, là !</p>
<p style="text-align: justify;">Immédiatement après, on a entendu deux voix stridentes :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ma fille ! Ma fille ! criait la mère Benabou.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mon plafond ! Mon plafond ! criait le patron de la salle.</p>
<p style="text-align: justify;">Non mais, il sortait d&#8217;où cet oiseau-là ? Et puis, les jérémiades allaient pas lui reboucher sa brèche ! Inutile de se rouler par terre&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, il me faisait de la peine le taulier : c&#8217;est à ceux qui ont le moins qu&#8217;on enlève le plus ! Il lorgnait son plafond chéri pourri, son baroud d&#8217;honneur ; dernier tour de piste, quoi&#8230; En cherchant bien, les oeillades curieuses y trouvaient quelques mètres carrés, blottis, tout stupéfaits d&#8217;avoir échappé à vingt années d&#8217;explosions extasiées : champagne ? mousseux ? qu&#8217;importe ! Le chef du clan trompe-l&#8217;ennui avait branlé son bonheur en bulles, et il en avait foutu partout le cochon&#8230; sur son ciel de gala les auréoles se dessinaient en petites touches rondelettes : légères, brunes ; étrange rebours d&#8217;une pluie vineuse&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Alors, la Reine de la nuit, pourquoi l&#8217;envoyer là — « <em>précisément »</em>, gémissait-il — ? Dans ce dernier carré, épargné encore, qui défiait les humeurs aspergentes ?&#8230; Il en aurait chialé, le pauvre ; son plafond&#8230; son sommet !&#8230; Sa limite oui ! On lui avait défoncé la limite, voilà !</p>
<p style="text-align: justify;">Le poignet de Simon effectue quelques moulinets discrets à son attention : « on réglera ça plus tard&#8230; », lui mime-t-il&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Ça repart.</p>
<p style="text-align: justify;">La mariée est assise, centre de toutes les prévenances ; elle sourit. Tonton lui envoie de l&#8217;air, tata lui tient la main, maman fait des grands gestes, « Arrête ! Ça va, maman, je t’assure ! — Tu es sûre ? Tu es sûre ? — Ça va, je te dis ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Rassuré, Benabou reprend sa place dans la farandole&#8230; qui dure&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Mais&#8230; ah ! on touche au but : le cercle s’amollit insensiblement ; les souliers rutilants sont alourdis d&#8217;une extase à rallonge. De ma position, j&#8217;admire la célébration enroulée avant la débandade fatale. Pour un peu, je me serais joint à eux déguisé en squelette ; magnifique le tableau : un mystère médiéval, un rigaudon macabre&#8230; Vraiment, la roue des vanités à la mode Saint-Saëns, voilà ce que je voulais !&#8230; Pas de cureton pour tenir la main d&#8217;un gueux ? Pas de crincrin du diable ? Quand bien même ! Tous ces fats ventripotents finiraient par comprendre, qui sait ? Fallait-il leur dire, pour autant, que dans une ronde on n&#8217;échappe à son destin navrant qu&#8217;en lui courant après ? Sans doute pas&#8230; chômage garanti !</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, la hora s&#8217;est arrêtée ; le D.J. a pris le relais.</p>
<p style="text-align: justify;">Ils ont encore paradé comme ça jusqu&#8217;à une heure du matin. Pas plus tard&#8230; après il fallait payer des heures sup !</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">À une heure et quart, la salle était pratiquement vide.</p>
<p style="text-align: justify;">Le calme, alors, inquiétait les retardataires, il réveillait les angoisses familières toujours prêtes à sourdre. Les techniciens les chassaient bien vite à grand coup de marteau sur les colonnes métalliques. Bang ! Une transition brutale, ça se mérite ! Bang ! le silence aussi.</p>
<p style="text-align: justify;">Le connaisseur pouvait goûter, malgré tout, à ce petit moment de paix, cette zone morte : juste après l&#8217;explosion, avant que la clameur ne clabaude. C&#8217;était à ce moment-là que je rangeais mon matériel. J&#8217;ouvrais des boîtes, je fermais des classeurs, je tirais des câbles&#8230; j&#8217;enroulais des câbles&#8230; de câbles, des kilomètres de câbles&#8230; toujours des câbles&#8230; Ma croix ? Oui !&#8230; Mais que je l&#8217;aimais, alors !&#8230; Fulbert, Chartres, le labyrinthe, tout ça c&#8217;était trop loin ! Et ma dose d&#8217;Absolu, qui me la fournirait ? Allez trouver un dealer mystique passé minuit, vous ! L&#8217;addiction était grave, je le savais ; j&#8217;étais irrécupérable&#8230; perclus de tics de reclus : la dépendance ! vu ! Donc moi, je roulais&#8230; encore, et encore&#8230; impossible de m&#8217;arrêter&#8230; je m&#8217;absorbais dans un lacis régulier. Sous mes doigts, la compulsion se lovait infiniment. Une vraie transe.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis, Simon nous a priés de le rejoindre : c&#8217;était l&#8217;heure des comptes.</p>
<p style="text-align: justify;">— Christian, Étienne&#8230; tout le monde, venez, s&#8217;il vous plaît !</p>
<p style="text-align: justify;">Il nous attendait au milieu de la piste. La comédie se terminait toujours par la même scène : on se présentait un par un, et il nous donnait notre argent. Pas d&#8217;enveloppe, pas de chichi&#8230; rien que des talbins ! Pour ça, il était réglo le Simon !</p>
<p style="text-align: justify;">— Et recomptez, hein ! menaçait-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Chacun faisait son addition alors, le nez dans les paluches.</p>
<p style="text-align: justify;">La valseuse qui nous avait copié <em>Hollyday on Ice</em> finit la première — elle effeuillait les biffetons avec une vitesse impressionnante, « banquière ou rombière, sous peu » ai-je pensé&#8230; Forcément ! danseuse, c&#8217;est un petit casse de banque : elles en prennent pour quinze, vingt piges, max ! mais elles finissent toujours par en sortir. Après&#8230; les regrets, les souvenirs, oui ! Et là&#8230; c&#8217;est pour perpèt !&#8230; La réinsertion, bien sûr ! Mais si seulement elles m&#8217;écoutaient toutes : <em>un temps d&#8217;avance, toujours avoir un temps d&#8217;avance !</em></p>
<p style="text-align: justify;">Pour elle c&#8217;était plié, en tout cas. Elle avait escamoté les billets dans une poche secrète, dix centimètres au-dessus du string (sinon restait la magie comme reconversion&#8230;) Les mains dans le dos, elle patientait poliment.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme elle s&#8217;ennuyait, elle balançait son ciboulot au rythme d&#8217;une mazurka syncopée.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oh ! Regardez ! dit-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Sans le vouloir, on s&#8217;était tous retrouvés à l&#8217;aplomb du <em>trou</em>. Dans une action presque coordonnée, nos nuques se sont pliées, lentement, et pendant un instant, on a tous admiré l&#8217;orifice. L&#8217;ouverture était hypnotique, vorace, elle nous aspirait, patiemment ; en elle disparaissaient les dernières minutes de la soirée, les résonances métalliques. Tout semblait commencer et finir ici, dans cet abîme absurde, au-delà d&#8217;une voûte fragile. Nos regards partaient, scrutaient la noirceur fascinante ; de la sorte, nos têtes formaient un cercle redondant, plus large, réceptacle de tout ce que la brèche pouvait offrir. Les raisons allaient jaillir, c&#8217;est sûr, les réponses tomberaient, emplâtrées elles aussi, simples et idiotes. C&#8217;était prévisible, imminent. Il suffisait d&#8217;attendre&#8230; Mais ils ne la supporteraient pas, la vérité, non ; même parée de blanc, d&#8217;évidence. Le plafond vomirait un bien trop grand principe, insupportable. Ils n&#8217;étaient pas prêts, il fallait empêcher cela&#8230; vite !</p>
<p style="text-align: justify;">C&#8217;était facile ; pas de quoi être fier. J&#8217;ai juste dit :</p>
<p style="text-align: justify;">— Pour le coup&#8230; <em>ça a bien tapé !</em></p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<div id="sdfootnote1" style="text-align: justify;">
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc">1</a>Danse 	traditionnelle — musique qui l&#8217;accompagne.</p>
</div>
<div id="sdfootnote2" style="text-align: justify;">
<p><a name="sdfootnote2sym" href="#sdfootnote2anc">2</a>Feujerie : 	du verlan <em>feuj, </em>juif. Terme non péjoratif désignant toute 	soirée privée traditionnelle.</p>
</div>
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		<title>La Fondation</title>
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		<pubDate>Wed, 21 Mar 2012 21:13:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Mémoires du Métier]]></category>

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		<description><![CDATA[Je fus contacté par l&#8217;agence First en juin 2009. Ils préparaient la soirée d&#8217;une multinationale — qui fêtait un événement quelconque — et il s&#8217;agissait à cette occasion de composer cinq jingles pour accompagner les &#8220;huiles&#8221; qui devaient monter sur &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=343">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P.sdfootnote { margin-left: 0.5cm; text-indent: -0.5cm; margin-bottom: 0cm; font-size: 10pt } 		P { margin-bottom: 0.21cm } 		A.sdfootnoteanc { font-size: 57% } -->Je fus contacté par l&#8217;agence First en juin 2009. Ils préparaient la soirée d&#8217;une multinationale — qui fêtait un événement quelconque — et il s&#8217;agissait à cette occasion de composer cinq jingles pour accompagner les &#8220;huiles&#8221; qui devaient monter sur la scène. L&#8217;<em>opé</em> (apocope que j&#8217;ai souvent entendue dans le jargon événementiel) se déroula très bien et l&#8217;agence ainsi que le client furent très contents de mon travail et de ma présentation. Ce gig<a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a> à peine terminé, Camille (une des filles de First) me parla aussitôt d&#8217;un événement futur sur lequel elles étaient déjà en train de travailler pour la Fondation Tancourber. J&#8217;acceptai sur le principe et nous nous donnâmes rendez-vous à la rentrée, la soirée en question étant prévue pour le mois d&#8217;octobre.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;agence reprit ainsi contact avec moi vers la fin du mois d&#8217;août par le biais de Noémie, une fille que je ne connaissais pas et dont la voix me sembla immédiatement trop jeune. Je compris qu&#8217;il y avait plusieurs personnes sur ce dossier, et que l&#8217;une d&#8217;entre elles était chargée de me « briefer ». Sa présentation fut relativement concise : la Fondation Tancourber, insigne mécène culturel, organisait une cérémonie au cours de laquelle dix artisans devaient être récompensés ; lors de cette remise de prix, dix films illustrant le savoir-faire de chacun des lauréats seraient projetés sur un écran. Pour ma part, on me demandait de composer et d&#8217;interpréter en direct les dix thèmes qui allaient accompagner les gagnants et les montages vidéo correspondants. Chaque séquence durant une minute, il fallait donc écrire, outre deux ou trois jingles de montée de scène, dix minutes de musique originale. Le travail était intéressant et nous convînmes d&#8217;un prix qui me parut correct sur le moment, mais qui, à l&#8217;aune des événements qui s&#8217;ensuivirent, était finalement fort peu élevé.</p>
<p style="text-align: justify;">D&#8217;emblée, le planning des rendez-vous et des répétitions fut problématique : l&#8217;agence avait décidé de faire un point avec la Fondation chaque semaine, et Noémie semblait compter sur moi. J&#8217;eus beaucoup de mal à la convaincre de l&#8217;inutilité de ma présence systématique à leurs réunions hebdomadaires, et je réussis à négocier ma venue à deux entrevues seulement. Mon argument était d&#8217;ailleurs assez convaincant : le temps pris pour me rendre à la Fondation l&#8217;était au détriment du travail de composition&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Cela dit, je ne lui en veux pas particulièrement ; elle était jeune et atteinte d&#8217;un mal bien français : la réunionnite. Les symptômes principaux de cette affection se manifestent à travers un besoin irrépressible de se concerter tout le temps, sur tout, et une propension à décider en cinq fois ce qui aurait pu l&#8217;être en une seule.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier rendez-vous eut lieu le 3 septembre, au siège de la Fondation située au troisième étage d&#8217;un immeuble moderne regroupant plusieurs sociétés. Ce jour-là, la climatisation était en panne et la lourdeur que je ressentis en pénétrant dans le hall préfigurait parfaitement l&#8217;atmosphère qui allait caractériser nos réunions. J&#8217;arrivai, comme à mon habitude, avec quelques minutes d&#8217;avance, et je fus accueilli par une réceptionniste très accorte dont la minceur et le nez aquilin m&#8217;évoquèrent, sans pour autant l&#8217;enlaidir, Horus et son profil de rapace.</p>
<p style="text-align: justify;">Après m&#8217;être rafraîchi, la réceptionniste qui m&#8217;attendait devant la porte de son aire m&#8217;invita à la suivre d&#8217;un coup de bec assez sexy. Nous empruntâmes un couloir étroit et elle me fit pénétrer dans une salle de réunion. Je reconnus tout d&#8217;abord Christelle et Camille (que j&#8217;avais rencontrées quelques mois plus tôt), puis, assise à la gauche des deux autres, se tenait une troisième fille qui ne pouvait être que Noémie — son visage juvénile me confortant dans mes impressions téléphoniques. Les tables accolées formaient un U anguleux et un écran sur lequel défilaient des images était tendu sur le mur immédiatement à ma droite. Il y avait là, en outre, deux brunes attablées à un mètre de moi — plus jeunes que miss Faucon, mais moins belles — et, en face, un homme d&#8217;une soixantaine d&#8217;années. Tout ce monde ne semblait pas vraiment s&#8217;intéresser à ma présence, et les trois « drôles de dames » de l&#8217;agence m&#8217;adressèrent un sourire un peu crispé. Je saluai l&#8217;assemblée rapidement et pris place en bout de table, bien en face de l&#8217;écran.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fut Christelle qui parla la première :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien, Étienne, je pense que le mieux serait que tu te présentes.</p>
<p style="text-align: justify;">Je restai interdit, car il n&#8217;était pas du tout prévu que je passe mon C.V. en revue. Un peu gêné, je m&#8217;en tirai par une pirouette :</p>
<p style="text-align: justify;">— Si je commence à vous raconter ma vie, ça risque d&#8217;être long, dis-je, et puis je ne voudrais pas alourdir l&#8217;atmosphère plus qu&#8217;elle ne l&#8217;est déjà&#8230; ajoutai-je très sérieux, sachant qu&#8217;un tel sarcasme était si énorme qu&#8217;il en était inconcevable.</p>
<p style="text-align: justify;">Une des deux jeunes filles alla ouvrir la fenêtre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Étienne a une grande expérience de ce type d&#8217;événement, reprit Christelle à l&#8217;attention de l&#8217;homme en bout de table, nous avons collaboré sur une <em>opération</em> similaire (« tiens, plus d&#8217;apocope », remarquai-je), et Étienne a également animé la cérémonie des Molières présentée par Frédérique Mitterrand [qui était alors le ministre de la Culture].</p>
<p style="text-align: justify;">Cela aurait pu les impressionner, à tout le moins les rassurer, mais ils avaient l&#8217;air, bien au contraire, de s&#8217;en contrefoutre royalement. La morgue se lisait sur leurs visages, et Christelle écopa d&#8217;un regard bovin qui disait clairement : « vous savez, vous êtes à la Fondation Tancourber ici&#8230; Nous ne sommes pas impressionnés par les microbes&#8230; »</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;entretien dura vingt minutes ; on me dit ce que je savais déjà, et tout en feignant un intérêt profond pour cette réunion que je trouvais stupide, je me demandais pourquoi on m&#8217;avait dérangé et aussi quelle pouvait bien être la couleur de la petite culotte de miss Faucon. Malheureusement, affligé d&#8217;un daltonisme sévère diagnostiqué dans mon enfance, je hasardai entre le rouge, le vert et le gris, dont les nuances se confondent inéluctablement chez moi ; puis, je finis par me dire — alors qu&#8217;il était question de savoir comment je comptais aborder mon travail de composition (« assis et en caleçon ! » faillis-je répondre) — qu&#8217;une fois ladite culotte enlevée, on se foutait pas mal de sa couleur !</p>
<p style="text-align: justify;">Noémie me contacta le lendemain pour faire un point — <em>un autre&#8230; —</em> et aussi pour obtenir mon adresse afin de m&#8217;expédier un CD contenant les montages que j&#8217;attendais pour me mettre au travail. J&#8217;eus du mal à la convaincre qu&#8217;un simple envoi postal suffisait ; elle voulait m&#8217;envoyer un coursier, ce que je trouvais ridicule étant donné qu&#8217;il n&#8217;y avait vraiment aucune urgence et que cela risquait de leur coûter très cher.</p>
<p style="text-align: justify;">Assez inspiré par les films et les artisans que je découvris sur le CD (j&#8217;appris à cette occasion ce qu&#8217;était un dinandier), je composai les dix thèmes principaux en un temps relativement court, et par sécurité — mais également pour donner au client l&#8217;impression d&#8217;avoir le choix entre plusieurs œuvres — je composai dix thèmes supplémentaires, ces derniers de qualités inégales.</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: center;">*     *</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le second rendez-vous eut lieu le premier octobre. Je fus reçu dans les mêmes conditions, mais il me sembla être conduit dans la salle de réunion plus rapidement que la fois précédente. La Fondation ne disposant pas d&#8217;un piano, ils avaient fait louer une espèce de clavier numérique qui m&#8217;attendait sur une table, au fond de la pièce. On se salua poliment, puis, alors que le premier film était projeté sur l&#8217;écran, j&#8217;interprétai ma première composition. Je jouai donc une minute, et terminai&#8230; dans un silence de mort ! Toutes les têtes étaient tournées vers l&#8217;écran, et il me sembla que personne n&#8217;osait me regarder. Je me souviens avoir pensé : « Ça ne peut quand même pas être aussi mauvais ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fut l&#8217;homme aux cheveux blancs qui parla le premier, sans détourner la tête de l&#8217;écran :</p>
<p style="text-align: justify;">— Je propose qu&#8217;on écoute le tout et que l&#8217;on choisisse ensuite.</p>
<p style="text-align: justify;">Le ton était ainsi donné : il ne s&#8217;agissait nullement d&#8217;aimer ou pas ce que je jouais, et encore moins de m&#8217;en rendre compte ; non, l&#8217;efficacité et cette espèce de neutralité bienveillante que j&#8217;ai remarquées chez les Suisses — même s&#8217;ils m&#8217;ont semblé témoigner davantage de sentiments pour leurs chocolats et leurs alpages que la Fondation pour mon travail — avaient supplanté les considérations d&#8217;ordre esthétique et la manifestation (sans doute indécente chez l&#8217;élite culturelle) de toute forme de satisfaction.</p>
<p style="text-align: justify;">Je jouai donc les dix pièces (ainsi que les dix pièces supplémentaires) et le choix définitif prit la forme d&#8217;une loterie : on annonçait le nom de l&#8217;artisan, et le bureau annonçait son choix. Cela donna quelque chose comme :</p>
<p style="text-align: justify;">— Pour le film de M. Tartempion ? demandait l&#8217;agence.</p>
<p style="text-align: justify;">— Alors pour moi, répondait Casque d&#8217;argent, c&#8217;est la N<sup>o</sup>1, mais j&#8217;ai un faible pour la N<sup>o</sup>2.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah ! moi, disait la petite brune (dont je ne savais pas encore le nom), c&#8217;est plutôt la N<sup>o</sup>2.</p>
<p style="text-align: justify;">— Et pour le film de Mme Kunégonde ? reprenait l&#8217;agence.</p>
<p style="text-align: justify;">— N<sup>o</sup>1, disait l&#8217;homme.</p>
<p style="text-align: justify;">— Moi aussi ! » complétait la femme.</p>
<p style="text-align: justify;">Soudain, Casque d&#8217;argent trancha net :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bon, je vais tous vous les dire, on gagnera du temps : 1, 1, 2, 1, 2, 1, 2, 1, 2, 1.</p>
<p style="text-align: justify;">— Alors moi c&#8217;est : 1, 1, 1, 1, 2, 1, 1, 1, 2, 2, répondit la brune.</p>
<p style="text-align: justify;">La jeune assistante ajouta timidement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Moi j&#8217;aurais plutôt dit : 1, 2, 1 à la fin&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Puis, Casque d&#8217;argent eut une idée de génie :</p>
<p style="text-align: justify;">— Il n&#8217;y a cas confronter tous nos chiffres, et ainsi le choix sera consensuel ! (Puis regardant les filles de l&#8217;agence, il ajouta :) Vous pouvez participer bien sûr !</p>
<p style="text-align: justify;">Et ce fut reparti :</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 2, 1, 1, 2, 1, 1, 1, 2, 1&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 2, 2, 2, 1, 2, 1, 1, 1, 2, 2&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 1, 1, 1, 2, 1, 2, 1, 1, 2&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 2, 1, 1, 1, 2, 1, 1, 1, 2, 2&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 1, 1, 1, 2, 1, 1, 1, 1, 2&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 2, 2, 1, 2, 1, 1, 1, 2, 2&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 1, 1, 1, 2, 1, 1, 1, 1, 1&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— 1, 2, 1, 1, 2, 1, 2, 1, 1, 1&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Le tableau était magnifique. Irréel. Au fil des chiffres, animée par la magie du grotesque, la pièce s&#8217;emplissait de personnages bizarres : d&#8217;abord une femme à barbe dans un angle de la salle, puis, coiffés d&#8217;un canotier, quelques nains juchés sur les premières tables — leurs têtes, tout en  dodelinant, affichaient un air navré : « Mon pauvre, semblaient-ils dire, tu es tombé sur une sacrée bande de copieux ! » ; ensuite, je devinais le son d&#8217;un orgue de barbarie, tandis qu&#8217;une espèce de cornac qui faisait tourner une grande roue aux couleurs bigarrées criait en roulant les r : « Grrrande tombola, de nombrrreux lots à gagner&#8230; Allez ! Allez ! Tout le monde à sa chance, tout le monde peut gagner le grrros lot&#8230; » ; puis, alors qu&#8217;il me semblait distinguer un roulement de tambours et que les numéros tournoyaient — 1, 2, 1, 2, 1&#8230; 2&#8230; 1&#8230; 2&#8230; — le cornac m&#8217;interpella :</p>
<p style="text-align: justify;">— Et vous quel est votre choix ?</p>
<p style="text-align: justify;">—&#8230; Pardon ? bredouillai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— Et vous, reprit Casque d&#8217;argent, quel est votre choix ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Moi&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">« &#8230; Avec vous, j&#8217;ai gagné le gros lot ! » pensai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: center;">*     *</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">À l&#8217;occasion de ce second rendez-vous, je pris le temps d&#8217;observer mes champions plus en détail. L&#8217;homme aux cheveux blancs s&#8217;appelait M. Martini ; il avait une soixantaine d&#8217;années ; un visage quelconque — que j&#8217;ai d&#8217;ailleurs oublié — et était plus petit que moi d&#8217;une demi-tête. Je lui trouvais une allure assez fringante, même si une partie de son costume, toujours impeccable, semblait circonscrire péniblement les fruits des agapes qu&#8217;il était, du reste, tout à fait en âge de partager avec ses petits-enfants. Il parlait un français soigné, émaillé de tournures élégantes, qui toutefois ne parvenait pas à éclipser totalement les restes d&#8217;un d&#8217;accent — peut-être pied-noir&#8230; — que l&#8217;on devinait ici ou là ; comme une vieille trace sur un mur révélée par une brise sournoise, qu&#8217;on s&#8217;ingénie pourtant à masquer par quelque plante aux larges feuilles.</p>
<p style="text-align: justify;">La brune, elle, s&#8217;appelait Mme Boileau. Elle était petite, sèche, et je la vis toujours habillée en tailleur très classique. La peau de son visage, qu&#8217;on aurait cru façonnée dans une improbable matière poreuse, transpirait un fiel qui avait la propriété d&#8217;enlaidir ses traits les plus fins et les plus harmonieux ; on pouvait dire d&#8217;elle qu&#8217;elle était jolie, certes, mais l&#8217;amère substance sécrétée par cette étrange glande que l&#8217;on trouve chez les éternelles acrimonieuses lui interdisait définitivement l&#8217;accès à la véritable beauté.</p>
<p style="text-align: justify;">Je découvris, bien malgré moi, que la Fondation était animée par ce qui ressemblait à des intrigues de cours, et que les relations entre Casque d&#8217;argent et la jeune femme, bien que teintées d&#8217;une courtoisie d&#8217;apparat, étaient en fait quelque peu houleuses. Éloise Boileau — c&#8217;était son nom — avait des difficultés à contrarier ouvertement M. Martini, son supérieur. Pour pallier ce problème, elle avait à sa disposition certains procédés qu&#8217;elle maîtrisait parfaitement : l&#8217;un d&#8217;eux consistait à formuler ses remarques et ses contestations par le biais d&#8217;une autre personne ; elle rapportait, par exemple, les propos d&#8217;un tiers dans le cadre d&#8217;une conversation qu&#8217;elle avait effectivement eue, mais dont elle avait légèrement déformé le sens, de sorte que son interlocuteur virtuel — et absent — en devenait l&#8217;instrument le plus innocent.</p>
<p style="text-align: justify;">Je fis les frais de ces méthodes à l&#8217;occasion d&#8217;un banal coup de fil que nous eûmes peu après la réunion. Noémie (de l&#8217;agence) me contacta pour m&#8217;informer que la cliente allait&#8230; me contacter. Cette précaution peut paraître risible, mais il faut savoir que les agences ont la manie de tout cloisonner, et fantasment sur une totale maîtrise des informations qui pourraient circuler, sans toutefois y parvenir complètement comme la suite va le montrer. Noémie me prévint donc qu&#8217;Éloise Boileau allait m&#8217;appeler pour faire un point sur notre rendez-vous, et surtout, revenir sur le choix du jingle d&#8217;introduction. Je ne m&#8217;alarmai pas outre mesure, et me dit qu&#8217;elle avait sans doute oublié de me poser quelques questions pendant l&#8217;entrevue. En revanche, l&#8217;évocation du jingle me laissa perplexe, car il me semblait que son choix avait été véritablement consensuel.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me trompais.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle m&#8217;appela un matin :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonjour monsieur Guéreau, c&#8217;est madame Boileau, de la Fondation Tancourber.</p>
<p style="text-align: justify;">— Bonjour madame, que puis-je pour vous ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Voilà, reprit-elle, je voulais revenir sur le choix du jingle d&#8217;introduction de la cérémonie.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui &#8230;? répondis-je d&#8217;une voix neutre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Voilà, euh&#8230; je ne suis pas vraiment d&#8217;accord avec monsieur Martini&#8230; En fait, je pense qu&#8217;il faudrait quelque chose de plus subtil, de moins pompeux, de plus&#8230; jeune. Vous pensez que c&#8217;est possible ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Écoutez, je n&#8217;y vois pas d&#8217;inconvénient, lui dis-je sincèrement, je pense même que ça allégera une cérémonie qui risque d&#8217;être suffisamment académique.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, rebondit-elle, c&#8217;est vrai que parfois monsieur Martini a des goûts un peu&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Elle attendait que je complète sa phrase — ce que je me gardai bien de faire.</p>
<p style="text-align: justify;">— Délicat, choisit-elle enfin.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle ne se mouillait pas beaucoup la petite chatte.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je peux enregistrer quelques idées ce matin et vous les envoyer par mail, lui proposai-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— Très bien, c&#8217;est parfait !</p>
<p style="text-align: justify;">Nous conclûmes notre entretien par des banalités d&#8217;usage.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: center;">*     *</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Troisième rendez-vous. J&#8217;ai préparé une nouvelle musique d&#8217;introduction. Je suis reçu dans les mêmes conditions ; je salue tout le monde, je m&#8217;assois derrière le clavier, et j&#8217;attends qu&#8217;on me fasse signe. Tous les regards sont tournés vers Casque d&#8217;argent qui se balance insensiblement sur son fauteuil. Les balancements cessent, l&#8217;homme se redresse, sourit, puis le couperet tombe :</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien, puisque mon choix ne convenait pas au pianiste qui trouve mes goûts un peu vieillots, voyons ce qu&#8217;il nous a concocté.</p>
<p style="text-align: justify;">Je suis soufflé ! Immédiatement je tourne la tête vers la mère Boileau qui semble absorbée par des colonnes de chiffres, et qui feint de ne pas me voir. À ce moment, je n&#8217;avais qu&#8217;une chose en tête : « Espèce de salope ! » J&#8217;attends un peu que quelqu&#8217;un me vienne en aide, car je savais l&#8217;agence parfaitement au courant de notre conversation téléphonique, mais rien. Pas un mot. J&#8217;avais été tout bonnement mandaté pour exprimer les doléances d&#8217;une petite caille qui redoutait d&#8217;affronter ouvertement son boss, et ce avec la bénédiction de l&#8217;agence ! C&#8217;était banal et humiliant.</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne sais plus très bien ce que j&#8217;ai dit (que pouvais-je bien dire de toute façon ?), mais j&#8217;ai fini par jouer mon morceau qui plut à tout le monde. Martini, lui, ne semblait pas me tenir rigueur de la situation. Une chose était sûre : il était complètement dupe de ce qui s&#8217;était produit !</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: center;">*     *</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">La cérémonie eut lieu un soir en pleine semaine (un mardi, je crois), dans l&#8217;auditorium du Musée du Louvre. Ce type de salle étant réservé aux concerts « classiques », je n&#8217;y avais jamais joué, et l&#8217;expérience me semblait intéressante. J&#8217;arrivai en début d&#8217;après-midi, et je rencontrai l&#8217;accordeur qui s&#8217;occupait exclusivement du piano de l&#8217;auditorium — un Steinway D un peu fatigué. On parla un peu, et il me confirma que la salle accueillait régulièrement des artistes prestigieux. Loin de m&#8217;impressionner, ce genre de gage était plutôt susceptible de m&#8217;enthousiasmer et de me mettre en confiance. Je m&#8217;assis à quelques rangs de la scène, et je me laissai pénétrer par la douce atmosphère du lieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Les filles de l&#8217;agence ainsi que Casque d&#8217;argent et Boileau (mon intrigante petite caille) arrivèrent peu de temps après. Tout ce monde était particulièrement excité, car ils venaient d&#8217;apprendre que Viviane Tancourber, bravant les rumeurs et les rhumatismes, allait ouvrir la cérémonie en personne. Cette vieille dame fortunée, P.-D.G. de la Fondation, faisait alors parler d&#8217;elle sporadiquement dans la presse à scandale. Les médias unanimes critiquaient son choix, plus que douteux, de léguer une partie de sa fortune colossale à un minet que d&#8217;aucuns considéraient comme un escroc doublé d&#8217;un gigolo.</p>
<p style="text-align: justify;">Soyons sincères : on ne sait pas ce qu&#8217;il lui a fait, mais s&#8217;il lui a fait quelque chose, espérerons qu&#8217;il ait été grassement payé ! Faut y aller quand même ! C&#8217;est pas donné à tout le monde les galipettes gériatriques. Moi, je ne pourrais pas&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je rencontrai ensuite l&#8217;homme qui devait présenter et animer la soirée — un journaliste de seconde zone —, et Martini me donna mes ultimes recommandations :</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous jouerez avant 	et après le discours d&#8217;ouverture de madame Tancourber.</p>
<p style="text-align: justify;">— Aucun problème, 	répondis-je.</p>
<p style="text-align: justify;">— Vous 	l’accueillerez et vous la raccompagnerez en musique, précisa-t-il.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, j&#8217;ai bien 	compris&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Non, reprit-il 	plus bas, je veux dire que vous devez faire bien attention à ne pas 	jouer trop vite&#8230; il faut qu&#8217;elle ait le temps de regagner sa 	place !</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah&#8230; je 	comprends, complotai-je à mon tour.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis il ajouta, inquiet et résolu :</p>
<p style="text-align: justify;">— De toute façon, 	je serai près d&#8217;elle, c&#8217;est mieux qu&#8217;elle me tienne le bras !</p>
<p style="text-align: justify;">Soudain je devinai la hantise de Casque d&#8217;argent : il avait tout bonnement peur que la vieille se casse la gueule devant toute la salle ! Heureusement pour elle, je n&#8217;allais pas jouer du boogie !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">La soirée commence enfin. Le présentateur accueille madame Tancourber qui, comme prévu, met deux plombes à regagner son siège. Malgré tout, son pas était assuré, et elle ne manquait pas de dignité — ce qui était bien la seule chose au monde qu&#8217;elle n&#8217;aurait pas pu se payer. La scène était d&#8217;ailleurs assez cocasse, car au bras de Martini, qui n&#8217;était pas beaucoup plus jeune qu&#8217;elle, on se demandait qui soutenait l&#8217;autre. Ils auraient formé un beau couple, en somme.</p>
<p style="text-align: justify;">On entre dans le vif du sujet : les dix artisans sont successivement appelés, et j&#8217;interprète à chaque fois les compositions correspondant à leurs métiers, pendant que des films les montrant à l&#8217;ouvrage sont projetés derrière moi. On se félicite ; on se congratule ; on pleure un peu ; puis, alors que la soirée touche à sa fin, le journaliste prend une dernière fois la parole pour remercier l&#8217;ensemble des participants.</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;ensemble des participants ? Non, il oublia simplement de me présenter. Tout le monde ou presque fut cité, à part moi ! C&#8217;était tellement débile de se trouver là, sans un mot, sans une explication, je voulais disparaître. Finalement, je me suis levé, <em>comme un crétin</em>, j&#8217;ai tout de même esquissé un salut un peu gauche, <em>comme un crétin</em>, et j&#8217;ai jeté un dernier coup d’œil aux personnes assises au premier rang. Elles me regardaient, éberluées, en se demandant qui j&#8217;étais et ce que j&#8217;étais venu faire ici. Je me posai la même question&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je ramassai le peu de dignité qui me restait, et quittai la scène doucement, une masse d&#8217;inutilité accrochée à mes jolies chaussures.</p>
<p style="text-align: justify;">Je déclinai l&#8217;invitation au cocktail qui suivait (j&#8217;ai toujours eu horreur des salonnades), et rentrai chez moi. Il pleuvait. Les conducteurs de trains étaient en grève.</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: center;">*     *</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Durant les jours qui suivirent, Casque d&#8217;argent chercha à me joindre par tous les moyens : mail, téléphone, courrier postal&#8230; Il tenait absolument à me remercier.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout bien pesé, je décidai d&#8217;enfreindre la <em>règle</em>, et de lui répondre.</p>
<p style="text-align: justify;">La règle. Ah ! La règle&#8230; Je devrais dire la <em>Loi</em> ! Mais de quoi s&#8217;agit-il ? C&#8217;est assez simple, en fait : il s&#8217;agit de quatre commandements qui régissent les relations entre les artistes, les clients, et les agences événementielles. Les voici :</p>
<ol style="text-align: justify;" type="I">
<li>Tu ne 	communiqueras pas directement avec le client.</li>
<li>Tu ne parleras pas 	d&#8217;argent avec le client.</li>
<li>Tu ne te plaindras 	pas des conditions de travail auprès du client.</li>
<li>Tu ne laisseras 	aucun élément qui permette au client de te joindre directement.</li>
</ol>
<p style="text-align: justify;">Je choisis de lui envoyer un mail — enfreignant ainsi le premier commandement. (J&#8217;ignorais encore que le doigt de Dieu allait frapper&#8230;)</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Monsieur Martini, </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Je tiens tout d&#8217;abord à vous remercier pour le chaleureux accueil que vous m&#8217;avez témoigné à la Fondation lors de nos réunions préparatoires ainsi qu&#8217;au musée du Louvre le jour de la cérémonie. […] pour autant, je désire porter à votre attention quelques réserves et vous donner mon sentiment sur cette soirée. J&#8217;avoue avoir été assez choqué et déçu (pour ne pas dire habité d&#8217;un sentiment d&#8217;irrespect) que le public n&#8217;ait eu aucune explication sur mon travail et sur les oeuvres qu&#8217;il a pu entendre tout au long de la soirée. [...]</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Vous n&#8217;ignorez pas que les applaudissements et la reconnaissance sont la nourriture de l&#8217;artiste, et je dois bien admettre que j&#8217;étais, à mon grand dépit, au bord de l&#8217;inanition. […]</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>En espérant qu&#8217;au-delà d&#8217;un éventuel étonnement, cette lettre puisse susciter chez vous un écho compréhensif, je vous prie d&#8217;agréer [...]</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>P.-S. Ce mail n&#8217;engage pas la position ou l&#8217;opinion de la société First qui en ignore le contenu et les motivations. »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Réponse de Casque d&#8217;argent :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Cher Monsieur, [...] je ne veux pas tarder davantage pour vous dire tout le plaisir que nous avons eu [...] de vous écouter tout au long de cette cérémonie.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>[…] Je mesure bien tout le travail que cela a demandé, l&#8217;effort de répétition et de concentration qui a été le vôtre toute la journée. Je voulais vous en remercier très sincèrement.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Je regrette d&#8217;autant plus que la cérémonie se soit terminée aussi brusquement alors qu&#8217;il était prévu un mot final […] c&#8217;est dommage, car cela aurait donné au public l&#8217;occasion de vous adresser les applaudissements que vous méritez.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Nos chemins se croiseront sans doute un jour ou l&#8217;autre. J&#8217;en serai pour ma part très heureux. [...] »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Entre-temps, l&#8217;agence s&#8217;en mêle :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Étienne, je te fais part de mon étonnement et de ma déception quant à ton attitude vis-à-vis de la Fondation Tancourber. [...] que tu écrives directement à notre client pour lui faire part de son ingratitude, et sans nous en informer, cela est inadmissible. […] La relation avec le client se fait avec l&#8217;agence, et en aucun cas avec les partenaires de l&#8217;agence. </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Cela nous met aujourd&#8217;hui dans une position très délicate vis-à-vis de la Fondation. »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Bon, de toute évidence, j&#8217;avais jeté un pavé dans la mare. Je n&#8217;en tirai aucune espèce de fierté ou de quelconque satisfaction : au contraire, je commençais à avoir de sérieux doutes sur le bien-fondé de mon attitude. J&#8217;avais agi de manière réfléchie et en mesurant parfaitement les conséquences de mes actes, mais le ton comminatoire de l&#8217;agence me plongeait dans un certain trouble. Afin d&#8217;obtenir son sentiment, je demandai à Angélique [madame Guéreau] de lire les différents courriers.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa réaction fut immédiate :</p>
<p style="text-align: justify;">— Ils ne te rappelleront jamais, me dit-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je sais, répondis-je, ça m&#8217;est égal.</p>
<p style="text-align: justify;">Le nez dans les documents, elle continua sur un ton docte :</p>
<p style="text-align: justify;">— Quand même&#8230; il y a des choses qui ne se font pas ! Tu sais 	bien qu&#8217;il ne fallait pas écrire directement à la Fondation !</p>
<p style="text-align: justify;">Angélique, en tant que danseuse, « faisait » le métier comme moi depuis une vingtaine d&#8217;années. Aussi connaissait-elle parfaitement le fonctionnement de ce genre d&#8217;agence, et elle savait que j&#8217;avais violé la <em>Loi</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">— Attends, me justifiai-je, le type cherche à me joindre depuis cinq 	jours, je ne vais tout de même pas faire le mort, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Peu importe, martela-t-elle, ça ne se fait pas !</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu prends leur défense, ironisai-je. Enfin, ce que j&#8217;ai vécu est 	insupportable ! Si tout le monde réagissait comme moi, les 	artistes seraient autrement mieux considérés. Et je te passe les 	courbettes que j&#8217;ai dû faire&#8230; Dans les soirées événementielles, 	c&#8217;est toujours pareil, on est traité comme des chiens ! Et 	joue ceci, et joue cela, et faites-la nous en bleu, et non, 	finalement, faites-la-nous en vert, madame Machin à horreur du 	bleu !&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, soupira-t-elle, mais c&#8217;est comme ça. Si ça ne te plaît pas, 	il ne faut pas y aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Décidément, j&#8217;étais seul. Bien seul. En cet instant, il me semblait être parti en guerre contre une espèce d&#8217;industrie ou de lobby qui me dépassait de beaucoup. Lorsque tout le monde vous tourne le dos, même les choix les plus justes finissent par sonner un peu faux.</p>
<p style="text-align: justify;">Après un moment, je repris plus calmement :</p>
<p style="text-align: justify;">— Je ne leur ai tout de même pas manqué de respect ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Non, c&#8217;est sûr, concéda-t-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ma lettre était courtoise ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui.</p>
<p style="text-align: justify;">— Pas agressive ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Du tout.</p>
<p style="text-align: justify;">— J&#8217;ai quand même fait mon travail de façon professionnelle ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Bien sûr, là-dessus tu es irréprochable, répondit-elle.</p>
<p style="text-align: justify;">— Alors, je ne regrette rien, dis-je posément.</p>
<p style="text-align: justify;">Angélique me regarda, puis sourit.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je ne regrette rien du tout ! répétai-je. Et si c&#8217;était à 	refaire, je ne changerais absolument rien ! Ce que j&#8217;ai fait 	était <em>moral</em>. Tu comprends ?</p>
<p style="text-align: justify;">Elle ne répondit pas, mais me souriait toujours.</p>
<p style="text-align: justify;">— Le respect et la morale, c&#8217;est pas pour les chiens, dis-je plus bas. 	Non&#8230; c&#8217;est pas pour les chiens&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Un peu après, je reçus une mystérieuse lettre de soutien — apparemment, l&#8217;agence First charriait aussi son lot d&#8217;intrigues et de contestation&#8230; Elle était écrite par une personne qui ne donnait pas son identité, et avait été envoyée à partir d&#8217;une boîte mail anonyme. Dans le champ <em>objet, </em>je pus lire tout d&#8217;abord le titre du mail : <em>Chapeau l&#8217;artiste !</em> Le message continuait ainsi :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Cher Étienne,</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Un petit mail, qui n’engage que moi, pour te dire que j’ai suivi tes échanges avec First et la Fondation&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Je trouve que ces échanges sont extrêmement bien construits, bien écrits avec beaucoup de respect. C’est une « valeur » qui a un peu manqué sur ce dossier. En tout cas, je voulais te dire que je comprends ton sentiment et que je le respecte.[...] Alors moi je n’ai qu’une chose à te dire c’est « Chapeau l’artiste ! »</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>J’espère avoir le plaisir de retravailler avec toi, ici ou ailleurs&#8230; »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Inutile de préciser le bien que ce message me fit ! J&#8217;étais rasséréné, et surtout, je me sentais moins seul&#8230; Du reste, au fil des jours, il me parut qu&#8217;Angélique se ralliait progressivement à ma cause, et peu à peu les angoisses sournoises qui m&#8217;avaient assailli disparurent. Avec un peu de recul et de hauteur, l&#8217;épisode du Louvre m&#8217;apparut dans toute sa bouffonnerie. Mon rôle dans cette farce me semblait maintenant clair : je m&#8217;étais opposé aux caciques, et j&#8217;avais bravement défendu mon honneur. C&#8217;était d&#8217;une débilité toute chevaleresque, mais le ridicule et la probable inutilité de ma fronde n&#8217;avaient en rien altéré mes résolutions. Tant mieux.</p>
<p style="text-align: justify;">Je jugeai utile d&#8217;écrire une ultime lettre à l&#8217;attention de First. Je l&#8217;adressai à Christelle, la boss.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Je comprends ton étonnement, mais je désire t&#8217;apporter quelques éclaircissements. [...]</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Tu as raison, la relation se fait par le biais de l&#8217;agence, mais les circonstances ont fait qu&#8217;exceptionnellement, j&#8217;ai pris la licence de m&#8217;exprimer sans &#8220;filtre&#8221;, et je pense que tu n&#8217;aurais pas su traduire ma pensée aussi précisément que je l&#8217;ai fait. Je ne regrette pas du tout mes propos et cela pour plusieurs raisons :</em></p>
<ul style="text-align: justify;">
<li><em>La Fondation 	est très contente de l&#8217;ensemble de la prestation.</em></li>
<li><em>On a rarement 	amputé un bras pour un ongle incarné. De même, on ne refait pas 	l&#8217;ensemble d&#8217;un réseau électrique parce qu&#8217;un seul fusible isolé 	connaît quelques dysfonctionnements. En d&#8217;autres termes, ce serait 	me donner une bien grande importance d&#8217;imaginer qu&#8217;un simple 	courrier, écrit a posteriori, compromette vos relations avec la 	Fondation. Si c&#8217;était le cas, cela me semblerait soit 	contradictoire avec leur enthousiasme, soit un prétexte indépendant 	de ma prestation qui fut au demeurant très professionnelle et, 	selon vous, appréciée.</em></li>
<li><em>Contrairement à 	vous, je puis me permettre une certaine liberté de ton et j&#8217;ai, au 	demeurant, vécu quelque chose de très humiliant. La sincérité et 	le respect ont à mes yeux plus d&#8217;importance que les transactions 	commerciales.</em></li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"><em>Sache enfin que certains choix éthiques continuent de me guider dans ma vie et concourent, peut-être, à faire de moi le musicien demandé, mais surtout respecté que je suis. Je ne regrette pas ce mail et bien qu&#8217;il symbolise la fin de notre collaboration (car je n&#8217;aurais pas accepté de renouveler l&#8217;expérience avec la Fondation) j&#8217;ai de l&#8217;empathie pour vous et pour le stress que vous subissez de la part de ce genre de société. Travailler avec vous fut, en dépit de cet épisode anecdotique au regard du travail énorme que j&#8217;ai fourni, un réel plaisir. »</em></p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;étais parfaitement sincère : je les aimais bien, et elles me faisaient de la peine.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne s&#8217;est jamais reparlé.</p>
<div id="sdfootnote1" style="text-align: justify;">
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc">1</a>Gig : 	petit boulot, engagement</p>
</div>
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		<title>Les beaux-beaux</title>
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		<pubDate>Fri, 09 Mar 2012 11:39:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Réflexion]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans le vaste champ d&#8217;études qu&#8217;embrasse la philosophie, l&#8217;esthétique est une des notions qui m&#8217;a toujours le plus attiré. En tant qu&#8217;artiste, il est assez facile de comprendre que les questions relatives au beau et à la connaissance — sous &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=332">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P { margin-bottom: 0.21cm } -->Dans le vaste champ d&#8217;études qu&#8217;embrasse la philosophie, l&#8217;esthétique est une des notions qui m&#8217;a toujours le plus attiré. En tant qu&#8217;artiste, il est assez facile de comprendre que les questions relatives au beau et à la connaissance — sous toutes ses formes — ne cessent de me fasciner. Je crois même que mes démarches universitaires et intellectuelles procédaient, dans une certaine mesure, de la quête du beau et de son mystère, d&#8217;une gnose qui permettrait d&#8217;accéder aux arcanes de la joliesse. Comme c&#8217;est touchant&#8230; Illusoire, mais touchant : la martingale n&#8217;existe pas, évidemment ! En revanche, ces recherches m&#8217;ont permis de rencontrer quelques grands esprits, et de comprendre un peu plus le processus d’ « intersubjectivisation » de l&#8217;expérience sensuelle.</p>
<p style="text-align: justify;">La pensée de Kant, avant Hegel ou Alain, est manifestement celle qui m&#8217;a le plus dérouté. On ne saurait réduire un domaine si vaste à la seule figure tutélaire de l&#8217;auteur des <em>Critiques</em>, mais je dois bien admettre que son analyse m&#8217;a toujours frappé, en dépit des quelques passages surannés (parfois risible quand il se fait critique d&#8217;art) qui ne devraient susciter, pour autant, que de la tolérance — à la mesure de son message philosophique et de sa portée.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd&#8217;hui, la beauté et ses enjeux ont été complètement évacués de la sphère artistique. Pire, il apparaît que toute référence à l&#8217;idée de beauté est dorénavant perçue comme une ringardise, une grossièreté ! L&#8217;art contemporain, d&#8217;ailleurs, semble avoir troqué cette approche contre un égotisme débridé, au service de productions incompréhensibles prenant le plus souvent la forme de calembours douteux. Au-delà des jugements de valeur — très dur, en ce qui me concerne, à l&#8217;encontre des « néoplasticiens » —, il est intéressant de comprendre ce qui fut perdu ou simplement abandonné avec les normes artistiques modernes. On jugera les démarches des créateurs actuels, en ce sens, avec d&#8217;autant plus de force.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici donc une tentative de vulgarisation d&#8217;une notion somme toute complexe, et qui éclairera, je l&#8217;espère, les esthètes curieux.</p>
<h2 style="text-align: justify;">Antiquité</h2>
<p style="text-align: justify;">Pour les Grecs en général et les stoïciens en particulier, le monde se confond avec le divin en tant qu&#8217;il est une structure rationnelle. Dans cette ontologie primordiale, tout est lié aux notions d&#8217;ordre, d&#8217;harmonie, de mesure, et à un concept qui les englobe toutes : le <em>cosmos</em>. L&#8217;univers qui entoure les Grecs est considéré comme une entité proportionnée qu&#8217;il convient d&#8217;étudier, et à la rigueur de re-produire. Une fois ces principes posés, on peut comprendre la place des arts au sein de cette civilisation ; pour les Athéniens, <em>est jugé beau ce qui se conforme à la nature</em> et à cet ordre qu&#8217;on vient d&#8217;évoquer. Il ne s&#8217;agit donc pas tant d&#8217;inventer, de créer que de se conformer à cet ordonnancement ; à ce titre, l&#8217;artiste n&#8217;est pas envisagé comme un véritable démiurge — d&#8217;ailleurs, la plupart des oeuvres de cette époque ne peuvent être attribuées à un auteur en particulier —, mais plutôt comme un homme capable d&#8217;appréhender la réalité qui l&#8217;entoure et d&#8217;en rendre compte fidèlement. Une oeuvre réussie et vraie doit, en ce sens, toujours incarner une « Idée » divine qui lui est supérieure et cohérente.</p>
<h2 style="text-align: justify;">Entre cœur et raison&#8230;</h2>
<p style="text-align: justify;">À l&#8217;aube des Lumières, avec en toile de fond la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, deux conceptions antinomiques du beau se disputent la légitimité du goût : le <em>classicisme</em> d&#8217;une part, et le <em>sensualisme</em> d&#8217;autre part.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un esprit globalement proche de l&#8217;Antiquité (des Anciens donc), les Classiques, emmenés par Boileau, fondent le jugement de goût sur la raison, et appréhendent les productions artistiques dans un rapport d&#8217;analogie aux sciences. Ils définissent l&#8217;artiste comme un simple « dévoileur » de vérité, et dans cette sphère vidée de toute imagination, l&#8217;ordre et la logique cartésienne règnent en maître. À l&#8217;inverse, pour les partisans du sensualisme, comme l&#8217;abbé Dubos, seule l&#8217;émotion ressentie devant une oeuvre d&#8217;art compte et doit guider le jugement de goût. Le dogmatisme et le rationalisme sont, par eux, systématiquement battus en brèche au profit de la subjectivité individuelle ; le mot d&#8217;ordre est <em>« à chacun son goût »</em>, et le beau est, en fait, ce qui plaît, ce qui ravit les organes sensoriels, tout simplement.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il est important de comprendre dans cette querelle, c&#8217;est que ces deux écoles, bien qu&#8217;opposées en apparence, arrivent à une même conséquence : celle d&#8217;isoler le sujet (l&#8217;individu), et de produire un solipsisme. En effet, que l&#8217;on se conforme à une règle, ou bien à un sentiment, on se retrouve toujours seul dans son jugement et aucune prétention à l&#8217;intersubjectivité (c&#8217;est-à-dire au partage de l&#8217;expérience) n&#8217;est possible. Il faudra pour cela attendre que le goût et ses penseurs acquièrent une certaine autonomie.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/03/o_el_greco_hospital_tavera_toledo_t45000671.jpg_13069730991.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-338" title="o_el_greco_hospital_tavera_toledo_t4500067.jpg_1306973099" src="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/03/o_el_greco_hospital_tavera_toledo_t45000671.jpg_13069730991.jpg" alt="" width="660" height="365" /></a></p>
<h2 style="text-align: justify;">Le sens commun</h2>
<p style="text-align: justify;">En 1750 paraît <em>Aesthetica</em>, un ouvrage de Baumgarten qui inaugure l&#8217;Esthétique, une nouvelle branche de la philosophie qui entend théoriser l&#8217;art en tant que science de la connaissance sensible. C&#8217;est dans le cadre de cette nouvelle discipline que Kant écrit la <em>Critique de la faculté de juger</em>, et apporte des idées radicalement nouvelles aux questions de son temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout d&#8217;abord, Kant va poser de nouvelles bornes strictes au jugement esthétique et à la notion de beauté. Il différencie à cet effet jugement de connaissance et jugement esthétique ; sépare le beau de l&#8217;utile, de l&#8217;agréable et du bien ; distingue l&#8217;artiste de l&#8217;artisan, et affirme que la satisfaction prise au beau est toujours libre et désintéressée. Le philosophe de Königsberg, en outre, énonce une sentence qui restera célèbre : « est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Que comprendre ? En fait, si pour Kant on ne peut pas disputer du goût, c&#8217;est-à-dire démontrer la beauté par une preuve mathématique, on peut tout à fait en discuter, échanger des opinions, et même espérer parvenir à un accord, car comme le dit Kant, « là où il est permis de discuter on doit avoir l&#8217;espoir de s&#8217;accorder ». De plus — et c&#8217;est là un tournant décisif —, il affirme qu&#8217;un critère universel, plus précisément un <em>« sens commun »</em> peut être trouvé en chacun de nous et partagé. Ainsi dans l&#8217;expérience du jugement esthétique suis-je toujours effectivement seul ; mais la satisfaction née de la contemplation d&#8217;un objet que je qualifie de beau possède en elle une prétention à l&#8217;universalité, prétention fondée sur le partage supposé de ce que Kant appelle des « Idées de la raison », idées qui sont communes à l&#8217;humanité. Autrement dit, lorsque je regarde un tableau ou que j&#8217;entends un morceau de musique, si je suis libre dans mon jugement, si je n&#8217;ai pas d&#8217;intérêt particulier à retirer de cette expérience, et si j&#8217;éprouve du plaisir <em>sans que celui-ci soit limitatif</em>, alors toutes les conditions sont réunies pour que cette oeuvre me présente une Idée, c&#8217;est-à-dire la représentation — on devrait dire la proposition — d&#8217;un concept abstrait : la liberté, l&#8217;amour, l&#8217;infini, l&#8217;âme, le bonheur, etc. Cette oeuvre belle acquiert ainsi une prétention à l&#8217;universalité, car si j&#8217;ai été ému et surtout « satisfait » par la présentation de cet ineffable, je suis en droit de supposer que tout homme doué des mêmes sens que les miens puisse ressentir et partager la même expérience que moi.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà, nous avons à peine effleuré le sujet ! Notez que l&#8217;analyse « négative » (ce que le beau n&#8217;est pas) de Kant fut reprise, presque <em>verbatim</em> par Émile Durkheim dans ses Cours de philosophie faits au lycée de Sens. Son approche et ses conclusions diffèrent — je ne voudrais surtout pas amoindrir sa pensée —, mais le plan de son cours témoigne de toute la vivacité de la pensée kantienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour conclure, on m&#8217;a récemment affirmé que le football, « c&#8217;est de l&#8217;art ! » Ah bon ? Eh bien, dans ce cas : <em>beauté&#8230; en touche !</em></p>
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		<title>Chez Laurette</title>
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		<pubDate>Tue, 28 Feb 2012 16:58:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Arrangements]]></category>
		<category><![CDATA[Partitions/Sheet music]]></category>

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		<description><![CDATA[Petit arrangement personnel de cette chanson&#8230; Chez Laurette PDF &#160; &#160;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Petit arrangement personnel de cette chanson&#8230;</p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Chez-Laurette-P.1.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-315" title="Chez Laurette P.1" src="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Chez-Laurette-P.1-723x1024.jpg" alt="" width="640" height="906" /></a></p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Chez-Laurette-Delpèche.pdf">Chez Laurette PDF</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Clare Fischer: death of a genius</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Feb 2012 07:50:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Réflexion]]></category>

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		<description><![CDATA[For the second time in my life, I feel I have lost someone I looked upon as a spiritual father. Clare&#8217;s musical wisdom has always had a profound influence on me and the way I conceive music; as regards inspiration, &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=290">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><span style="font-family: Times New Roman,serif;"><span style="font-size: large;">For the second time in my life, I feel I have lost someone I looked upon as a spiritual father. Clare&#8217;s musical wisdom has always had a profound influence on me and the way I conceive music; as regards inspiration, along with Bill Evans, he was the one person I would eventually turn to. The output of such a master, in its richness and complexity has constantly been a point of reference to me; a connection that might change my approach of an arrangement, from a structural and harmonic standpoint.</span></span></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><span style="font-family: Times New Roman,serif;"><span style="font-size: large;">From the very moment I sit at the piano, Clare is always here beside me, guiding me, offering me artistic options. He was a genius, in the truest sense of the word: a man whose innovating concepts will remain a constant source of inspiration, a musical benchmark.</span></span></span></p>
<p><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P { margin-bottom: 0.21cm } --><span style="color: #000000;"><span style="font-family: Times New Roman,serif;"><span style="font-size: large;">Clare Fischer died on Jan. 26 in Burbank, California; he was 83. I wonder if musicians realize what an exceptional man they have lost&#8230;</span></span></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Nubie</title>
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		<pubDate>Tue, 14 Feb 2012 11:03:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Compositions]]></category>
		<category><![CDATA[Partitions/Sheet music]]></category>

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		<description><![CDATA[Un autre extrait de mon disque À l&#8217;Orient de Rio. Nubie (PDF)]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Un autre extrait de mon disque <em>À l&#8217;Orient de Rio.</em></p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Nubie1.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-282" title="Nubie" src="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Nubie1-723x1024.jpg" alt="" width="640" height="906" /></a></p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Nubie1.pdf">Nubie (PDF)</a></p>
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		<title>Vivre avec vous</title>
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		<pubDate>Mon, 13 Feb 2012 11:07:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Compositions]]></category>
		<category><![CDATA[Partitions/Sheet music]]></category>

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		<description><![CDATA[Sous l&#8217;apparence d&#8217;un énoncé lapidaire, d&#8217;une constatation nue, ce titre gonflé d&#8217;amour et d’allitération recèle tout ce qu&#8217;un quotidien de joie, de douceur et de partage, dans sa simplicité la plus aimante et la plus forte, a su m&#8217;apporter, auprès &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=261">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><!-- 		@page { margin: 2cm } 		P { margin-bottom: 0.21cm } --></p>
<p style="text-align: justify;">Sous l&#8217;apparence d&#8217;un énoncé lapidaire, d&#8217;une constatation nue, ce titre gonflé d&#8217;amour et d’allitération recèle tout ce qu&#8217;un quotidien de joie, de douceur et de partage, dans sa simplicité la plus aimante et la plus forte, a su m&#8217;apporter, auprès des deux êtres qui comptent le plus à mes yeux.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette ballade est extraite de mon deuxième disque <em>À l&#8217;Orient de Rio</em>.</p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Vivre-avec-vous-piano-sheet-P.1.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-263" title="Vivre avec vous (piano sheet) P.1" src="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Vivre-avec-vous-piano-sheet-P.1-723x1024.jpg" alt="" width="640" height="906" /></a></p>
<p><a href="http://etienneguereau.com/egblog/wp-content/uploads/2012/02/Vivre-avec-vous-piano-sheet.pdf">Download PDF</a></p>
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		<title>Quand les partitions font leurs chemins&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 12 Feb 2012 15:47:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Etienne Guéreau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Arrangements]]></category>
		<category><![CDATA[Compositions]]></category>

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		<description><![CDATA[Il y a plus de dix ans, nous publiions avec Marc Bercovitz plusieurs recueils de compositions et d&#8217;arrangements aux éditions Musicom et E.M.F. J&#8217;ai eu récemment la surprise et le plaisir de constater que ces partitions avaient fait leurs chemins ! &#8230; <a href="http://etienneguereau.com/egblog/?p=233">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il y a plus de dix ans, nous publiions avec Marc Bercovitz plusieurs recueils de compositions et d&#8217;arrangements aux éditions Musicom et E.M.F. J&#8217;ai eu récemment la surprise et le plaisir de constater que ces partitions avaient fait leurs chemins ! On m&#8217;a, en effet, envoyé des liens de vidéos postées sur Youtube, et dans lesquelles on peut entendre des jeunes reprendre certains de nos arrangements. Ces vidéos m&#8217;ont particulièrement touché, et je tenais à leur donner un écho sur ce blogue.</p>
<p style="text-align: justify;"><p><a href="http://www.youtube.com/watch?v=ADEploHsrWg"><img src="http://img.youtube.com/vi/ADEploHsrWg/2.jpg"></a></p>
<p><a href="http://www.youtube.com/watch?v=ADEploHsrWg">Click here</a> to view the video on YouTube.</p>
</p>
<p><a href="http://www.dailymotion.com/video/x77jh5_babylon-s-swing_music" target="_blank">Babylon&#8217;s swing</a> <em>par <a href="http://www.dailymotion.com/Nimbus84" target="_blank">Nimbus84</a></em></p>
<p><a href="http://www.dailymotion.com/video/x8ezaj_the-barber-blues_music" target="_blank">The Barber Blues</a> <em>par <a href="http://www.dailymotion.com/Nimbus84" target="_blank">Nimbus84</a></em></p>
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